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Africa Dreams, les Charles et Bihel nous offrent le dénouement de la saga
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Africa Dreams, les Charles et Bihel nous offrent le dénouement de la saga

Le roi Léopold II de Belgique n’était jamais allé au Congo. C’est sa colonie qui devait venir à lui. Lors de l’Exposition universelle de Bruxelles, trois cents Congolais venus d’Afrique sont répartis dans trois « villages » dans le parc de Tervuren… un véritable zoo humain. Au Congo, Paul met de l’ordre dans sa vie privée et découvre de nouvelles perspectives prometteuses pour la plantation. De leur côté, Morel et Casement continuent leur campagne d’information. Aidés par le vice-consul Thesiger qui, dès son retour en Grande-Bretagne, dépose un rapport accablant sur les exactions commises par la Compagnie caoutchoutière du Kasaï. C’en est trop pour Léopold. Un nouveau décret stipule désormais que tout propos calomnieux envers un fonctionnaire du Congo sera passible d’une amende, voire d’un emprisonnent. Les presbytériens sont dans la ligne de mire. Sheppard va être jugé. Pour la première fois, un Noir aura droit à un procès colonial.

 

Quatrième et ultime chapitre de ce témoignage livré par Africa Dreams. On ne peut qu’admirer et féliciter les auteurs pour l’exactitude de leur récit ainsi que le formidable travail de recherche effectué. Basée sur une énorme documentation, la saga aura mis six années avant d’être clôturée, mais l’attente en valait la peine. Les représentations signées par Bihel renforcent l’impact du récit. Le choix judicieux des couleurs correspond exactement à l’ambiance générale reflétée par l’histoire. Une histoire racontée en quatre tomes présentant un visage totalement différent du roi bâtisseur que l’on nous a enseigné lors de nos études primaire.

 

 

 

 

Mis à mal par les puissances industrielles extérieures, Léopold II a de plus en plus de difficulté à cacher à l’opinion publique les exactions commises dans l’état indépendant du Congo (E.I.C) dont il est propriétaire. De 1883 à 1886, il avait prélevé sur sa fortune personnelle près de 10 millions de francs-or. C’était un homme riche, mais pas assez afin de supporter seul l’ensemble des dépenses nécessaires au développement de l’E.I.C. Il voulait tirer des richesses du Congo, et non se ruiner. De 1885 à 1889 l’E.I.C ne lui rapportant presque rien, il s'aperçut que la construction du Congo allait épuiser son ample fortune. En 1890, le parlement belge lui octroya un crédit de 25 millions de francs belge dans la perspective d'un futur transfert de souveraineté de l’E.I.C en faveur de la Belgique. Le crédit se révéla très vite insuffisant, et le parlement belge vota le 29 juin 1895 un second crédit de 6,8 millions. La somme totale des prêts consentis par la Belgique fut de l'ordre de 32 millions de francs-or. Le roi se trouva en difficulté avec les prêts contractés, avant que les investissements consentis au Congo ne soient rentables avec le début du succès mondial sur le caoutchouc dans les années 1890. Les prix grimpèrent en flèche à chaque nouvelle innovation impliquant son utilisation. À la fin des années 1890, la récolte de caoutchouc avait de loin dépassé l'ivoire en tant que principale source de revenus du Congo. Le sommet de cette exploitation intervint en 1903, lorsque le prix du caoutchouc arriva au plus haut. L'ouverture en 1898 de la ligne de chemin de fer Matadi-Léopoldville permit de convoyer rapidement et à peu de frais les marchandises de et vers l'intérieur du pays. Les compagnies concessionnaires congolaises durent cependant rapidement faire face à des concurrents originaires de l'Asie du sud-est et de l'Amérique latine, lorsque les plantations d'hévéas se multiplièrent dans d'autres contrées tropicales plus exploitables, généralement aux mains de firme britannique rivale. C'est alors que les prix du caoutchouc commencèrent à chuter. La compétition amena à abuser du travail forcé afin d’abaisser les coûts de production. Pendant ce temps, le coût du recrutement de la main- d'œuvre grignotait les marges bénéficiaires, qui diminueraient aussi par l'épuisement de la matière première. Avec la montée de la concurrence pour le marché du caoutchouc, la gestion privée de Léopold II devenait vulnérable aux attaques des autres nations, en particulier du Royaume-Uni.

 

 

 

 

En septembre 1891, Léopold II décréta un arrêté changeant complètement sa politique commerciale au Congo. L’arrêté affirma : « Lépold II, roi des Belges, souverain de l'État Indépendant du Congo […] vu les grandes dépenses de premier établissement et la nécessité d'entretenir de bonnes relations avec les chefs et les indigènes ; sur la proposition de notre secrétaire d'État à l'Intérieur, nous avons décrété et décrétons : article 1, Les commissaires de districts de l'Oubangui-Ouellé et de l'Oruwimo-Ouellé et les Chefs des expéditions du Haut-Oubangui et Ouellé et du Haut-Ouellé, sont autorisés à prendre les mesures qui seraient urgentes et nécessaires pour conserver à la disposition de l'État les fruits des terrains domaniaux, notamment l’ivoire et le caoutchouc. Article 2, notre secrétaire d’État à l’Intérieur est chargé de l’exécution du présent décret, qui entrera en vigueur à la date de ce jour. ». Léopold II, qui se tenait jusqu'alors en retrait de l'exploitation commerciale du Congo, s'arrogeait ainsi le monopole d'une grande partie de l'E.I.C. Dès novembre 1890, le capitaine Coquilhat est envoyé par Léopold II pour remplacer le major Cambier à la tête du gouvernement local, avec pour mission principale de mettre sur pied l'organisation nouvelle qui allait être donnée à la politique économique de l'État de façon à contrecarrer le libre exercice des droits des indigènes et l'action du commerce privé. Cette exploitation en régie par les agents de l'État devait rapidement amener dans le Trésor vide de l'État, via la création de sociétés d'exploitation commerciale et la mise à disposition de la force publique au service de la levée de l'impôt indigène, des millions de francs-or. Sur le terrain, pour les natifs de la région, l'arrivée de la civilisation européenne allait tourner au pire des cauchemars.

 

 

 

 

 

Entre 1895 & 1900, l'État indépendant du Congo (E.I.C) fut l’objet d'une campagne anti-congolaise qui s'exprima par différentes voix. Celle d’Edmund Dene Morel fut la plus virulente et une des plus connues. Morel, ancien employé d'une compagnie de transport de Liverpool, devenu journaliste d'investigation à temps plein, publia de nombreux textes contre l'E.I.C. souhaitant la fin du monopole de Léopold II. Dans le magazine américain Times du 18 novembre 1895, le missionnaire américain Murphy écrit : « La question du caoutchouc est au cœur de la plupart des horreurs perpétrées au Congo. Elle a plongé la population dans un état de total désespoir. Chaque bourg du district est forcé d'en apporter une certaine quantité tous les dimanches au quartier-général. Le caoutchouc est récolté par la force ; les soldats conduisent les gens dans la jungle ; s'ils ne veulent pas, ils sont abattus, leurs mains sont coupées et portées comme trophée au commissaire.». En 1900, le chef de poste de Libokwa (Tilkens), écrit dans une lettre qui sera citée plus tard par Emile Vandervelde à la chambre: « Déjà, j'ai dû faire la guerre à trois reprises contre les chefs de tribus qui refusent de prendre part à ce travail. Les gens préfèrent mourir dans la forêt. Si un chef refuse, c'est la guerre, et une guerre horrible – des armes à feu contre des lances et des armes blanches.».

Une campagne de presse enflamma des journaux italiens qui publièrent en juin 1905, une interview du lieutenant Pietro Nattino qui avait servi dans l'E.I.C: « Je considère l'État du Congo, pas du tout comme un État, mais comme une bande de marchands d'esclaves qui, tout en prétendant répandre la civilisation, exploite le travail des indigènes par tous moyens possibles afin d'obtenir 700 tonnes de caoutchouc et d'ivoire pour chaque départ de bateau, c'est-à-dire toutes les trois semaines. »

 

La situation au Congo était connue, mais peu de Belges y croyaient. Dès 1900, après avoir parlé à des fonctionnaires coloniaux et suivant l'attitude de la presse et de l'opinion belges, Léopold II mit en doute la réalité des exactions, qu'il dénonça comme campagne de propagande du Royaume-Uni pour tenter de prendre la souveraineté du Congo. Il se lança alors dans de coûteuses campagnes de publicité, créant même une « Commission pour la protection des indigènes » pour contrer les « quelques fauteurs d'abus ». À travers un service spécialisé créé au sein du Département des Affaires intérieures de l'E.I.C. baptisé « bureau de la presse », des journalistes de différents pays furent rétribués pour écrire des articles en faveur de la colonie, accusant les esprits critiques de vouloir servir les intérêts du Royaume-Uni et dénonçant les témoignages des missionnaires protestants comme étant anticatholiques. L'État indépendant du Congo contra ainsi de nombreuses attaques pendant plusieurs dizaines d'années. En décembre 1903, Roger Casement remis au ministère du Foreign Office un rapport dans lequel étaient dénoncé les atrocités commises par les agents du roi sur l'ensemble de la population congolaise, hommes, femmes, enfants, vieillards. Ce rapport eut pour suite une note envoyée officiellement en février 1904 à l'administration de l'État du Congo et aux signataires de l'Acte de Berlin. La British Congo Reform Association, fondée par Morel avec l'aide de Casement, demandait que l'on agisse afin de faire cesser les exactions. D'autres nations européennes, ainsi que les États-Unis suivirent. Pour mettre un terme à une campagne qu'il jugeait trop agressive, Léopold II créa lui-même une commission d'enquête et transmit la nouvelle au Foreign Office.

 

 

 

 

Des commissaires de différentes nationalités furent envoyés sur les lieux, afin de récolter des témoignages. Le rapport qu’ils rédigèrent sur les conditions de vie des Congolais confirma le rapport Casement sur la réalité des abus dénoncés et fut publié le 4 novembre 1905. Suite à ce rapport, le parlement britannique convoqua une réunion des signataires du traité de Berlin de 1885 afin de réviser celui-ci. Ce document a mené au traité de cession de l’E.I.C à la Belgique par Léopold II. Le 15 novembre 1908, quatre années après le rapport Casement, le Parlement belge vota l'annexion de l'État indépendant du Congo, prenant en charge son administration.

 

Alain Haubruge

 



Publié le 06/05/2016.


Source : Bd-best

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