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Entretien avec Audrey Spiry pour En Silence - Casterman KSTR
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Entretien avec Audrey Spiry pour En Silence  -  Casterman KSTR

“ Mon envie est que le lecteur ressente une impression avant de “lire” la case en tant que telle”

 

“Quelque part dans le sud, en été, un petit groupe d’amis – deux couples, deux enfants et un moniteur – part en expédition en pleine nature, pour une grande journée de canyoning. L’isolement, le dépaysement et le frisson du danger vont servir de révélateur. Chacun, au fil de cette longue journée pleine d’imprévus, va se retrouver seul, confronté en silence à ses interrogations les plus intimes. Ainsi Juliette, la narratrice, qui perçoit bientôt cette journée particulière comme une sorte d’épreuve du feu pour le couple qu’elle forme avec Luis...”

A priori, voici un “pitch” pas particulièrement excitant... Pourtant, quand on découvre dans En Silence (Casterman – KSTR) la manière dont il est développé par Audrey Spiry, on ne peut qu'être séduit. Et quand, simultanément, on s'immerge dans son approche picturale totalement originale, on ne peut qu'être ébloui. En Silence constitue certainement une des grandes surprises de ce premier semestre 2012, et il y a fort à parier que cet album rayonnera parmi les indispensables de l'année. Pour un premier album, il s'agit d'un coup de maître et de la révélation d'une jeune auteure qui privilégie une approche de peintre à celle de la BD traditionnelle. Faut-il vous préciser qu'on avait envie de lui poser quelques questions ?

 

Bonjour Audrey. Dès que l'on ouvre En Silence, on est frappé par vos couleurs éclatantes. Un tel traitement n'est il pas un peu paradoxal pour un sujet plutôt intimiste ?

Je n'ai pas réfléchi de cette manière. Pour moi le livre parle d'un cri, d'un élan qui résulte, pour Juliette, d'une période de doutes, d'introspection, de questions... Ca crie, ça hurle, et je voulais aller vers ça, vers une forme de jaillissement. Je me suis focalisée sur cet objectif, et je n'ai pas pensé au rapport que vous évoquez... Après, oui, effectivement...

 

Vous êtes dessinatrice, mais votre langage premier est la couleur...

Complètement, je ne voulais pas de contours. Ma préoccupation première était la place de la lumière dans chaque case, et tout le projet a été conçu de cette manière. Mon envie est que le lecteur ressente une impression avant de “lire” la case en tant que telle, en tant qu'image, et qu'il en définisse ensuite lui-même les contours. La couleur s'exprime complètement et les formes se dessinent, un peu comme une sculpture qui se définit progressivement. Et ça s'est déroulé comme ça dans la conception aussi, la lumière, la couleur et des formes qui apparaissent...

 

 

 

 

C'est donc une approche de peintre plutôt que de dessinateur...

Oui, il n'y a pas eu du tout de dessin au trait, et c'est une approche picturale axée sur les formes plutôt que sur les contours.

 

Dans les remerciements, vous évoquez une durée de deux ans et demi. C'est le temps de réalisation complet de l'album ?

L'idée de son développement, de cette histoire, a peut-être pris un mois ou deux, mais d'une certaine manière, dans la phase de réalisation, le projet se redessinait quasi chaque jour. Je me laissais le droit de changer, de revenir sur la narration, et j'ai eu la chance d'avoir un éditeur qui me laisse cette liberté et qui soit d'accord avec ma façon de travailler. Au départ, j'ai présenté le projet en en ayant une idée encore assez vague, en précisant que ça pouvait changer, évoluer... Et j'ai présenté 4 planches pour le rendu graphique.

 

Vous ne disposiez donc pas, au départ d'un synopsis, si pas d'un scenario ?

Pas vraiment, ça s'est élaboré de manière beaucoup plus spontanée. Je disposais de certaines séquences complètes que j'avais envie de peindre, de représenter, et qui ont été conçues comme ça. Il ya avait aussi tout l'aspect eau-corps qui me plaisait beaucoup et sur lequel j'avais envie de travailler. J'avais aussi une idée de chapitrage, dès le départ, mais on peut dire que le synopsis est venu après.

 

D'un point de vue graphique, toujours, en parcourant l'album j'ai pensé à diverses références, très variées, de Gerald Scarfe en animation à Gauguin en peinture... Et vous, quelles sont vos références ? Et en BD ?

Vous citez Gauguin, on me parle souvent de Van Gogh, ce sont des références classiques, certaines me touchent plus que d'autres, c'est vrai, l'animation beaucoup moins. Mais la peinture beaucoup beaucoup. Pour moi ça a été une vraie rencontre, et la seule chose qui canalisait mon hyperactivité quand j'étais petite. Je pouvais rester très très longtemps devant un tableau, et très calme, et poser plein de questions autour de celui-ci. L'animation amène le mouvement, mais le mouvement peut aussi être une danse, une chorégraphie, et j'avoue que tout cela m'inspire et me touche beaucoup plus que des auteurs de BD.

 

 


 

Vous travaillez dans l'animation, qu'est-ce qui vous a amené à la BD ?

En fait, avant l'animation, je travaillais dans le dessin d'illustration, qui était pour moi trop fixe, trop figé. L'animation c'est le mouvement, c'est extraordinaire, mais avec un mode de narration typé cinéma qui demande beaucoup de temps. Par contre, le medium peinture y est ok. Je pense qu'en animation, j'ai acquis le plaisir du mouvement de l'image et j'ai eu envie de reporter ça sur un support fixe. Et c'est cela qui a guidé ce projet. J'étais assez confiante lors de son élaboration car je savais que je pouvais amener un truc, quelque chose...et que ça aboutirait. L'animation et la BD communiquent beaucoup, mais certaines choses manquent en BD, le son par exemple.

 

Il y a un côté très psy à En Silence, une introspection, des prises de consciences, et on peut y retrouver pas mal de symboles...

Je n'y ai pas vraiment pensé, je voulais garder une liberté, un côté intuitif tant dans la réalisation que pour le lecteur. En travaillant sur la couleur, sur les formes, si quelque chose apparaissait, je pouvais choisir de le montrer ou pas, de l'accentuer ou non, de créer un dialogue entre cette forme et l'histoire, et je devais réagir assez vite, mais il y a une grande part d'inconscient dans ce processus. On voit quelque chose ou pas, on l'analyse et on réagit avec, on choisit de déblayer autour ou non.

 

On peut parler de jeu de miroir ?

C'est souvent le cas, et pour ce projet aussi. Mais le sens qu'on lui donnera est propre à chacun, et moi-même, j'espère que quand je le relirai dans dix ans, je lui trouverai un sens différent d'aujourd'hui.

 

Lors de rencontres ou de séances de dédicaces, êtes-vous surprise par certaines réactions de vos lecteurs au sujet de En Silence ?

Oui, car justement, chacun ou presque a un ressenti et une interprétation différente du bouquin. Quelqu'un m'a expliqué qu'il voyait ça comme une histoire d'horreur, que quand les personnages sont dans la grotte, ils sont tous morts... J'étais vraiment surprise, c'était complètement inattendu, mais il m'a expliqué tout le raisonnement qui l'avait amené à cette interprétation, et ça se tenait. Pour moi ce sont des surprises, mais chacun pioche dans le livre, va y chercher et y met des éléments qui relèvent de sa propre sensibilité. Un enfant y verra autre chose qu'un adulte, un homme -la majorité de mes lecteurs en dédicace- y verra autre chose qu'une femme, une personne du 3ème âge autre chose encore...

 

 

 

Pensez-vous qu'un homme aurait pu réaliser En Silence ?

Il y a des différences de vécu et de sensibilité entre hommes et femmes, mais j'ai l'impression que dans le domaine de la création ces différences s'estompent plus que dans d'autres secteurs. Un homme aurait pu aborder ce sujet, mais sans doute différemment. On parle encore de BD féminine mais ça m'est un peu étranger. Il y a moins de femmes que d'hommes dans le domaine de la BD, mais il faut mesurer l'engagement que représente ce travail et le temps et la concentration qu'il exige, et c'est très difficile pour une femme de répondre à ça, notamment avec des enfants... De toute manière, à l'arrivée, c'est le projet et le travail qui parlent, et l'étiquette homme ou femme n'a alors plus vraiment de sens.

 

Je pense que En Silence est bien accueilli, cela vous permet-il de penser déjà à d'autres projets ?

Oui, mais sans brusquer les choses. Avant En Silence, il y avait un projet côté animation. Pour les livres, oui, j'ai déjà pensé à quelque chose, mais peut-être plus ambitieux ou...expérimental. Aujourd'hui j'essaye de trouver une forme appropriée à sa présentation. Comme ça me semble plus radical, il est absolument nécessaire de lui trouver un mode de présentation adéquat.

 

Propos recueillis par Pierre Burssens

Images © Casterman 2012



Publié le 11/07/2012.


Source : Graphivore

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