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Une vie en dessin, une collection d'auteurs majeurs de la BD avec François Walthery qui ouvre la marche !  #1

Première partie d'une interview consacrée à François Walthery.

Un beau-livre dédié à l’art de la bande dessinée selon Walthéry et le dernier tome de Natacha paru fin 2018 marquent le retour depuis l'épervier bleu d'un des plus emblématiques auteurs de la maison Dupuis.

Une vie en dessins, ce premier beau-livre dédié à François Walthéry inaugure la collection « Une vie en dessins ». Il présente plus de 200 fac-similés de planches originales scannées et reproduites avec soin.

En vedette, Natacha, mais aussi les Schtroumpfs (Walthéry fut un des premiers collaborateurs de Peyo), Benoît Brisefer, le P’tit Bout d’chique et tous les autres personnages de Walthéry. Le triomphe du dessin via couvertures, séquences légendaires, originaux alternant castagne et mystère et, agrandissements de cases. Parce que Walthéry est devenu un « classique » de la bande dessinée, qu’il a connu tous les « Grands Anciens » et travaillé avec eux, et que son trait, reproduit avec soin, est somptueux. Mais surtout, voici enfin un vrai beau-livre pour mettre en avant le génie de ce baroudeur du dessin. Un nouveau regard sur l’art de Walthery.

La parution de cet imposant recueil de 352 pages et d' "à la poursuite de l'épervier bleu" est l'occasion rêvée en cette première partie d'interview pour notre stakhanoviste de la chronique BD, Laurent Lafourcade (la seconde sera effectuée par Alexis Seny)  de partir à la rencontre du maître et de recueillir son regard sur une carrière bien remplie et qui est visiblement loin d'être terminée !

 

Depuis 2 épisodes, Natacha a effectué son grand retour dans le journal de Spirou. Heureux d’être rentré à la maison ?

Natacha ne l'a jamais vraiment quittée. Marsu Productions était quand même une sous-marque de Dupuis. Mêmes traducteurs, mêmes coloristes, même imprimeur, même distributeur.

L’épervier bleu et sa suite sont l’adaptation d’un scénario de Sirius. Comment cette histoire, déjà dessinée avec d’autres héros dans les années 40, est-elle devenue une aventure de Natacha ?

C'est un excellent scénario. J'étais en vacances chez Max Mayeu, dit Sirius, en 1977 avec Maurice Tillieux. J'avais dit à Max que j'aimerais bien la retransposer. Ça a été assez simple à transformer en scénario de Natacha. Je l'ai réalisé en deux parties au lieu d’une seule car ça aurait fait un album d'une centaine de pages. C'est une aventure qui me plaisait.

 

 

 

© Sirius - Walthery - Dupuis 2018

 

 

Il n'y a actuellement plus de scénariste qui font des aventures. On dirait que ça leur casse les pieds ou que c'est trop long. Ils n’y croient plus, c'est dommage. Une bonne histoire est toujours une bonne histoire. Travailler avec quelqu'un comme Sirius était formidable. Les gens comme lui sont de grands raconteurs d'histoires. Ça manque cruellement dans la bande-dessinée de nos jours.

Les histoires ont tendance à être très “mangatisées”. Ça me déplaît souverainement. Je trouve ça moche. En général, il y a une pauvreté de dialogues. Sirius était un intellectuel qui savait écrire des textes off remarquables. Certains appellent ça désuet, moi j'appelle ça formidablement bien écrit. Les personnages parlaient naturellement et se moquaient d’eux-mêmes. Chez Sirius, l'humour est surtout verbal. Ses personnages étaient très réalistes, mais pour de l'humoristique ça convient très bien.

Tout comme Maurice Tillieux ou Peyo, Sirius était un raconteur d'histoires. Il a fait des choses poétiques, comme Bouldaldar, et des récits à la Mark Twain et Jack London avec L'épervier. Il excellait dans tous les sens. Ces trucs-là m'intéressent plus que tout ce qui se fait maintenant, sur des thèmes comme le football ou des âneries du genre.

 

 

 

© Sirius - Walthery - Dupuis 2018

 

 

Dans la scène d’ouverture, très drôle, Natacha se retrouve dans les couloirs d’un l’hôtel en tenue d’Eve. Une telle séquence aurait-elle été possible il y a quelques années ?

Oui, à condition de faire toutes les cases en noir. Moi, j'ai fait ça dans l'ombre. C'est une grosse blague. On voit ça, mais on ne voit rien. Dans les années 60, c'était plus difficile à cause de la commission de contrôle. Ils ont fait interdire des albums, comme Gil Jourdan. Ils ont fait changer une case dans Billy-the-Kid de Lucky Luke où Billy, dans son berceau, tête un revolver. Cette commission était une commission de censure française.

Les éditeurs étrangers belges, suisses ou autres devaient leur présenter des albums imprimés, édités, finis. Et eux décidaient si l'album passerait ou pas. Pour les éditeurs français, ils leur suffisaient de présenter des maquettes. Ça leur faisait moins d'investissements. Cela s'appelait du protectionnisme, ni plus ni moins. Maintenant, c'est toujours d'application. Mais il y a tellement de productions qu'ils ne savent plus où donner de la tête.

Natacha est une hôtesse de l’air. Pourtant nombreux sont les albums avec un décor maritime. Vous semblez prendre plaisir à dessiner la mer.

Oui, pourtant je ne suis pas un grand amateur. Quand on dessine des bateaux, il y a les vagues, les mouettes. Les oiseaux sont intéressants pour faire des avant-plans.
Il est bon de temps en temps de faire voyager Natacha autrement qu'en avion. Mais j'insiste à chaque début d'histoire sur le fait qu'elle est hôtesse.
Spirou est resté habillé en groom et jamais personne ne s'est étonné que Tintin garde son pantalon de golf.

 

 

 

 

© Walthery

 

 

Ça fait plusieurs albums que la grand-mère de Natacha est l’héroïne de l’histoire (L’hôtesse et Mona Lisa, Le grand pari, Les culottes de fer, Le regard du passé). Avez-vous envisagé un moment donné de lancer une série parallèle ?

Non, parce que ça ne sert à rien. Le système du spin-off m'embête plutôt. On ne sait plus où on en est finalement.
C'est la même série. J'adopte le principe de la machine à remonter le temps. Natacha n'ira pas plus loin. La grand-mère n'a pas vécu en 1840. Je ne ferai pas non plus l'arrière-grand-mère et l'arrière arrière-grand-mère.

Vous avez déclaré à un rédacteur en chef de Spirou : « Je dessine vite mais je travaille lentement. » Rassurez-nous, devrons-nous attendre moins de quatre ans pour le prochain Natacha ?

Si on compte bien, le Natacha actuel a pris 3 ans et 2 mois. Quand je signe les planches, je mets toujours l'année où ça a été fait. J'ai commencé en décembre 2014 et j’'ai terminé en janvier 2018. Je ne travaille pas tout le temps. J'ai fait d'autres albums entre-temps. Il y a eu L'aviatrice avec Di sano par exemple.

 

 

 

© Borgers - Walthery -Di Sano - Paquet

 

 

Sur quelques planches ou quelques cases, on pense à Vol 714 pour Sydney. Vous êtes issu de l’école de Marcinelle, mais Hergé fait-il aussi partie de vos influences ?

Bien entendu. Hergé, c’est Dieu le Père de la bande dessinée belge, et même internationale. Tandis que Jijé, comme disait Tibet, c'est notre père. La ligne claire de l'école de Bruxelles, c'est un peu ennuyeux pour ceux qui n'aiment pas faire ça. Je préfère l'école dite de Marcinelle de Jijé, Franquin et tous ces gens-là. Aux studios Hergé, il y a eu des gens comme l'excellent Bob de Moor, Jacques Martin, Roger Leloup, ainsi que Jo-El Azara qui n’est pourtant pas de ce style-là.

Aïcha ressemble à une lointaine cousine du P’tit bout d’chique.

Oui, évidemment c'était pour le plaisir de faire ce moutard avec eux. Dans la version de Sirius, il y avait le petit Sheba avec Éric et Larsen. Mêler un enfant à une histoire est toujours bon. Ça rend plus dramatique certaines séquences. Ici, au lieu d'un petit garçon, j'ai fait une petite fille pour ne pas copier Sirius.
Aïcha a des cheveux un peu plus longs que le p’tit bout d’chique. Habillée comme elle l’est, ça passe. De même, Jane ressemble un peu à Rubine.

 

 

 

© Walthery - Marsu Production

 

 

Le P’tit bout d’chique est une série qui pourrait un jour revenir ?

Pour l'instant non, mais il est question d'une intégrale chez Dupuis. Il y a une histoire de 46 planches méconnue dessinée par Mittéï du P’tit bout d’chique en vacances. Il est question de la regrouper avec les deux premiers albums. Mais pour l'instant, les éditions Dupuis ont ralenti le rythme de parution des intégrales. Pour des raisons commerciales, ils privilégient les séries qui se vendent à coup sûr. Mais il est certain qu’il y a une intégrale prévue pour Le p’tit bout d’chique.

Y a-t-il déjà eu des projets de dessins animés ou de séries en live avec Natacha ?

Pas de dessins animés. Il y a eu des options au cinéma. Il y a même des contrats audiovisuels qui ont été signés. Le problème dans cette affaire est qu'il faut du temps pour le faire. Il est hors de question que je participe au casting. Et quand on va sur le terrain des gens du cinéma, on les ennuie.


Neuf adaptations sur dix sont des ratages. On l'a vu ces derniers temps, malheureusement. Une adaptation assez réussie est celle des Taxis rouges de Benoît Brisefer. Gérard Jugnot a porté le projet à bout de bras. À part le début pour la présentation des personnages, quand on suit le film avec l'album sur les genoux, l’histoire est respectée. Le scénario est très vif, mais le film est assez lent parce qu’il n'est pas formaté pour le cinéma. Ils auraient pu l'adapter autrement, mais ils ont été honnêtes et ont suivi le scénario.

Lire un nouveau Natacha, c’est comme lire un nouveau Scrameustache, un nouveau Tuniques Bleues, … C’est une délicieuse madeleine qui revient en bouche. Avez-vous conscience, lors de séances de dédicaces par exemple, de l’effet que vous faites sur les lecteurs maintenant quadras ou quinquas ?

Je vois bien les gens qui aiment ça. Je suis allé cette année à Angoulême dans la bulle du Para BD, pas dans la bulle des professionnels avec des bandes de fous qui se battent pour avoir des dédicaces.
J’ai des lecteurs fidèles que je vois un peu partout. Ils viennent de plusieurs pays. Il y a des allemands, des autrichiens, des français, des belges, ...  Ils connaissent tout de mon travail, plus que moi. C'est bien d'avoir un contact avec les gens. On peut parler avec eux pendant les séances de signature. Certains auteurs ne parlent pas en dédicaces, moi j'aime bien faire les deux à la fois. C'est plus amusant.

 

 

 

 

Photo © L. Meynsbrughen

 

 


Quand un nouveau Natacha sort, avec ou sans publicité, comme d’autres séries de l’école belgo-française, il y a un public qui saute dessus. Les libraires l'exposent en vitrine. On a la chance d'avoir une terrible longueur dans le métier, ce que malheureusement beaucoup de débutants n'ont pas. Les fidèles achètent, et parfois quelques nouveaux.

Vous avez eu la chance de bénéficier d'une époque où la presse était reine avant les albums, de travailler dans un journal et se faire la main.

La prépublication est toujours essentielle. Ceux qui lisent les journaux ou les revues n'achètent pas forcément les albums. Mais certains les achètent quand ils sortent après la prépublication, ou pendant, ce qui est maintenant souvent le cas.

Walter est fan de jazz. Walthéry aussi ?

Oui, évidemment. C'est souvent prétexte à discussion. Les fanatiques de jazz sont pointilleux. Ils aiment la musique mais pas les trucs que l'on nous impose à coup de matraquage.
On aime la musique. Point.

 

 

 

Walthery à l'harmonica  (photo © Jean-Jacques Procureur)

 

 

Pourquoi les couvertures de Natacha et le Maharadjah et Un trône pour Natacha ont-elles été refaites ?

J'ai eu l'occasion de les refaire à l'occasion de leur passage en édition cartonnée.
Dans l'édition brochée de Natacha et le Maharadjah, Natacha était aussi grande que le Maharadjah, alors qu'il représente le danger dans l'histoire. En accord avec l'éditeur et Thierry Martens, lors de la réédition cartonnée, j'ai refait la couverture. Le Maharadjah est toujours aussi grand mais Natacha et Walter sont dessinés en tout petit en train de crever de soif dans le désert. C'était beaucoup plus dramatique avec ce personnage beaucoup plus imposant.

Dans le cas du Trône, j'avais commis l'erreur de faire une couverture qui ressemblait un peu trop à la première avec un fond rouge, classique, où Natacha fait son métier. On devine les personnages principaux derrière mais ce n'est pas très important. Les gens pouvaient penser que c'était le premier qu’ils avaient déjà.  Les Danois, eux, avaient agrandi une case où l’on voit un revolver à l'avant-plan. J'ai repris cette couverture et l’ai refaite parce que le dessin était trop petit. À l'époque, on ne pouvait pas faire d'arme sur une couverture. Mais les rééditions ne passaient pas devant la commission de censure.

Que feriez-vous aujourd’hui si un de vos camarades de classe ne vous avait pas prêté ce numéro d’Héroïc Albums où vous avez découvert Félix de Tillieux ?

Sûrement le même métier. Je les aurais vues à droite ou à gauche de toute façon. C'était aux Beaux-Arts de Liège. À l'époque, j'ai racheté pour 8000 francs belges, ce qui n'était rien, l'ensemble de la collection Heroic albums venant d’une bibliothèque publique qui évacuait des collections de journaux.

 

 

 

Maurice Tillieux (© photo d'archives Walthery)

 


Maintenant, les éditions de l'Élan rééditent très proprement Félix. Ils font un beau travail et publient les 67 épisodes dans l'ordre. C'est une œuvre formidable qui était un peu laissée à l'abandon. Il y a eu plusieurs tentatives de rééditions mais le public ne suivait pas. Présenté par les éditions de l'Élan, ça se vend plutôt bien.

Vous avez travaillé avec une multitude de scénaristes. Est-ce un moyen de ne jamais se lasser ?

Oui, ça pourrait être ça. Mais il y a beaucoup de scénaristes aussi qui ont aimé travailler avec moi. Mon idée était de changer d'ambiance à chaque coup pour ne pas se répéter sans arrêt. J'ai quand même travaillé plusieurs fois avec Tillieux, Mitteï, Gos ou Sirius.

Sans faire de jaloux, y en a-t-il avec qui vous vous êtes senti plus en osmose ?

À peu près tous. Mais s'il fallait en choisir un, ce serait Tillieux. Avec Peyo aussi, c’était du beau travail. C’était un raconteur d’histoires aussi.
Mes scénaristes m'ont apporté des aventures avec des points de vue différents. J'ai toujours adapté mon dessin à l’ambiance du scénario. Avec Cauvin, le scénario était plus comique. Chez Sirius, on s'approche d'une forme de réalisme, mais pas trop quand même. J'ai tendance à faire différemment malgré tout.

 

 

 

Franquin, Walthery & Peyo ( © photo d'archives Walthery)

 

 

Comment est né l'album “Mambo à Buenos Aires” avec Renaud ?

Il est fan de Natacha. C'est un grand amateur de BD et de planches originales. On le voyait dans les séances de signatures. Il chantait quelque part et on le voyait abouler avec sa clique. On lui a demandé de venir chanter dessus. Il a accepté.
“Mambo à Buenos Aires” était un conte musical. Une BD avec un disque, ça ne se faisait pas à l'époque. Ni les libraires ni les disquaires ne savaient où le ranger. Mais on s'est bien amusé à le faire.

 

 

 

© Notes en Bulles

 

 

Il paraît que vous disposez encore dans vos tiroirs d'une troisième grande aventure de l'hôtesse de l'air signée Borgers "African Express".

Comme son nom l'indique, ça se passe en Afrique. C'est un futur scénario probable. C'est un original, ce n'est pas un remake.

Vous avez d'autres cartouches dans vos tiroirs ?

J'ai encore un Tillieux et un double de Dusart aussi. Mais le prochain que je fais est la fin de L'épervier bleu qui est en fait en trois albums. Je suis en train de le mettre en page.

 

Une monographie intitulée “François Walthéry, une vie en dessins” va paraître en Mars chez Dupuis-Champaka. En quoi cet album va-t-il être différent du Natacha & Co réalisé par Jean-Paul Tibéri en 1987 ?

C'est très différent. Une sélection de planches a été faite par Champaka. C'est un bouquin de près de 400 pages au format Aire Libre. Je vous conseille de ne pas le lire au lit, sinon vous avez mal au bras le lendemain. Ha, ha ! S’il vous tombe dessus, vous avez tout gagné. Ce sont des planches et des dessins chronologiquement classés que je commente, depuis mes débuts jusqu’à nos jours. Ils m'ont fait parler dessus.


Il y a une très belle préface de Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault. Quand je l'ai lue, je les ai appelés pour leur dire que je n'osais plus sortir de mon bureau parce que la porte était trop petite.

 

 

 

© Walthery - Champaka - Dupuis

 

 

 


Les studios IMPS ont participé également en fournissant beaucoup de matériel de ce que j'avais dessiné chez Peyo sur Benoît Brisefer et les Schtroumpf.
C’est un livre très complet où l’on trouve des extraits de tout ce que j'ai fait.

 

 

 

 

Photo © Réginald Muller

 

 

Merci Monsieur Walthéry.

 

Propos recueillis par Laurent Lafourcade

 

 

 

Une vie en dessin

Genre : Roman graphique

Collection : CHAMPAKA BRUSSELS

Pages : 384 en couleurs

Prix : 55 €

Dimensions : 235 x 320 mm

Sortie le 15 mars 2019

ISBN: 9782390410041




Publié le 28/02/2019.


Source : Bd-best


Quelque part dans l’espace, Adrián a retrouvé L’orphelin de Perdide de Stefan Wul : « La science-fiction est exigeante avec le lecteur »

Il y a une vie après la mort. Et quelques monstres sacrés des mots et de la littérature nous le rappellent bien souvent au fil des adaptations qu’ils inspirent. Stefan Wul nous a quittés il y a une quinzaine d’années, pourtant il continue d’être très présent dans l’inconscient collectif et la culture populaire. Et notamment en BD : il y a au sein du label Comix Buro quelques héritiers indéfectibles pour remettre au goût du jour (si besoin était) et à leur mode les mondes que l’écrivain français a imaginé. Nouvelle preuve est donnée avec L’orphelin de Perdide qu’adaptent avec brio et éclat Régis Hautière et Adrián. Un dessinateur espagnol francophile que nous avons rencontré à la Foire du Livre de Bruxelles.

 

 

 

 

 

 

 

© Hautière/Adrián chez Glénat/Comix Buro

 

Bonjour Adrián, vous nous revenez avec un double-album de science-fiction, L’Orphelin de Perdide. Un roman de Stefan Wul que vous avez adapté avec Régis Hautière.

Somme toute logique, j’ai commencé par lire cette histoire courte – elle se lit en un jour. Sans doute y’avait-il trop peu de matière pour trois tomes et trop pour un seul. Du coup, on a divisé en deux. On n’en a pas vraiment discuté, ça s’est fait assez naturellement.

 

 

 

 

© Hautière/Adrián chez Glénat/Comix Buro

 

Régis Hautière, vous le connaissiez ?

De nom. C’est sur Facebook – où tout le monde est connecté – que nous avons noué contact. Puis, j’ai eu la chance de le rencontrer en Espagne, on a pu discuter, se connaître un peu et voir que le courant passait assez que pour collaborer et passer des heures à lui donner vie.

La BD, vous vous en êtes tenu éloigné pendant quelques années, entre 2014 et 2018. Pourquoi ?

Je savais qu’il y avait eu une interruption mais je ne savais plus dire quand exactement. Cette période correspond à mon boulot d’animation pour Ankama. Je faisais du storyboard mais également plein d’autres choses, du characdesign, de la recherche pour des affiches pour le film Dofus. Puis pour le film Wakfu. Un univers que je connaissais puisque j’avais travaillé sur la série BD Wakfu Heroes. J’avais créé des personnages qui sont revenus en animation. Je me suis vraiment retrouvé chez moi, aux côtés de gens que je ne connaissais pas mais dont j’admirais le travail.

Ce que vous y avez appris a-t-il servi dans L’Orphelin de Perdide ?

On m’a dit que ça se voyait que je venais de l’animation. Mais si j’ai étudié cette matière, je n’avais jamais vraiment exercé. J’ai appris plein de choses : le dynamisme, le cadrage, la façon de construire une esthétique mais aussi de penser en ambiance à chaque fois. Tout ce que tu apprends dans un domaine sert à l’autre.

Comment avez-vous abordé l’univers de Wul, du coup ?

J’ai appris qu’il y avait un film d’animation, donc je l’ai regardé. Avec des dessins de Moebius. C’était super-fou. Mais, à choisir, le roman m’a mieux plu. Plus profond, plus existentiel.

Faire de la science-fiction, ça vous botte ?

Carrément ! J’ai toujours aimé ce genre même si je me suis plus retrouvé dans la fantasy. Quand j’étais plus jeune, tout ce qui était labellisé s-f, je l’ai dévoré, sans filtre. C’est un genre qui est exigeant avec le lecteur.

 

 

 

 

© Hautière/Adrián chez Glénat/Comix Buro

 

Vous avez vu le film Les maîtres du temps, donc. Mine de rien, cela ne met-il pas des images en têtes qui pourraient entraver le pouvoir de création au moment de dessiner la BD ?

Inconsciemment, je crois que j’ai ignoré ce que j’avais vu. Mais comme Moebius est un de mes auteurs favoris, j’ai tendance à vouloir penser comme lui. Sa façon de faire était déjà dans mes gènes. C’est pourquoi j’ai fait plein de characdesign, j’ai créé plein de personnages, j’ai mis beaucoup de temps à trouver. Pour m’apercevoir, une fois cette étape terminée, que le perso et le design que j’avais choisis étaient très semblable à l’affiche du film. Mais, en toutes circonstances, je crois qu’il faut toujours faire son truc à soi !

 

 

 

 

© Hautière/Adrián chez Glénat/Comix Buro

 

Comment crée-t-on un héros ?

Olivier Vatine et moi, on le concevait très différemment, justement. Ce fut un combat d’idées, chacun avec ses arguments. Certains ont été validés, d’autres pas. S’il y avait un élément à respecter, c’était les cheveux bleus que portent le personnage principal, Max. Plutôt cool d’ailleurs.

 

 

 

 

© Adrián

 

Il y a un peu de Kurt Russel, là dessous, non ?

Oui, mais j’ai aussi pensé à Albator, le pirate de l’espace. Pour le reste, je ne voulais pas qu’il ait la peau blanche. Dans le roman, Max est d’ailleurs décrit comme étant black. Il était hors-de-question que je fasse du white-washing. Du coup, s’il n’était pas possible de le faire noir, je lui ai donné un côté Gipsy. En plus, j’adore la BD de Marini, dure et sexy.

 

 

 

 

© Adrián

 

Il y a des animaux, aussi, de science-fiction.

Et, face à eux, c’est le moment d’inventer. Le monde est différent, il faut l’habiter. Du coup, je me suis mis à chercher des insectes que je pouvais combiner, rendre monstrueux. Ce n’était pas très agréable. J’ai détesté ça !

 

 

 

 

© Hautière/Adrián chez Glénat/Comix Buro

 

 

 

 

© Hautière/Adrián chez Glénat/Comix Buro

 

Cela valait bien un petit remontant. Heureusement, il y a l’Incal, le bar rempli de truands, qui a des airs de Cantina de Star Wars.

C’était l’idée de Régis, ça, un bel hommage à Moebius et sa série. Pour le créer, j’ai passé en revue plein de bars futuristes. Puis, comme j’ai beaucoup joué à Starcraft. Ça m’a servi.

Il est question, dans ce diptyque, de voyage dans le temps et l’espace. Et vous, vous iriez où ?

J’y ai beaucoup pensé, j’irais dans le passé, pas trop loin, les années 60-70. Mais le passé peut être très dangereux. Tant pis, j’irais bien aussi visiter l’aube des temps, les dinosaures.

 

 

 

 

© Hautière/Adrián chez Glénat/Comix Buro

 

Comment avez-vous élaboré les couvertures ?

Pour le tome 1, c’est une proposition d’Olivier Vatine. Il est super-fort ! On est tombé sur une case du tome 1, c’était la couverture, avec le vaisseau dans le fond. C’est plus contemplatif. Celle du tome 2, est plus dans l’action, dans la tradition pure de la s-f, avec une sensation plus classique.

 

 

 

 

© Hautière/Adrián chez Glénat/Comix Buro

 

La fin du tome 2, en une planche, change toute la perception de l’histoire. C’est bluffant. Sans elle, tout chute. Ça met la pression, non ?

La fin est très surprenante, c’est vrai. Mais n’en disons pas plus. C’est vrai que j’ai eu un peu peur. Mais c’est logique, ça a du sens.


Il y a de l’énergie dans votre trait. Comme souvent chez les dessinateurs espagnols.

Je ne sais pas s’il y a des caractéristiques communes. Munuera est devenu un ami. On s’est connu via internet. C’est un maître. Quand j’ai commencé, il m’a proposé de venir chez lui, un jour par semaine, pour m’exercer, apprendre. Je pense que mon trait est tout de même plus manga, plus comics.

Comment se porte la BD en Espagne ?

C’est un marché qui aime les adaptations, acheter les titres qui ont bien fonctionné. Nous produisons très peu, et sommes très mal payé. Certains auteurs très connus peuvent le faire, prendre le risque. Puis, force est de constater que les Espagnols lisent très peu, tant en BD qu’en littérature classique.

 

 

 

 

© Hautière/Adrián chez Glénat/Comix Buro

 

Et vous ?

Quand j’étais petit, on lisait beaucoup plus, en Espagne. Notamment, le TBO, une revue qui rassemblait différents séries. Puis il y avait les histoires pour enfants ans les journaux. Les enfants lisaient beaucoup plus, c’était avant la télé, les jeux vidéo, avant What’s App. Moi aussi, je suis depuis tombé dans la technologie, j’en ai un peu honte. C’est sûr que lire, c’est bien plus exigent que de regarder des séries ou d’être sur Facebook.

Puis, il y avait Mickey, Donald, l’univers Disney, un peu partout. Dans les Peliculas qui venaient d’Italie. Un format très gros, avec plein d’histoires, qu’il fallait une semaine pour l’épuiser. Très tôt, j’ai aussi adopté Dragon Ball. Toutes les semaines, je devais l’avoir. Jusqu’à ce qu’il n’arrive pas, une fois. J’en ai été malade. Dans ma maison, il y avait aussi Astérix et Tintin, des albums récoltés et donnés via diverses opérations.

 

 

 

 

© Hautière/Adrián chez Glénat/Comix Buro

 

Les années sont passées, j’ai aussi adhéré à Fluide Glacial. J’étais un peu petit mais je finissais toujours mort de rire devant Edika. Dans les années 80, Metal Hurlant arrivait aussi jusqu’à nous. Plus adulte et avec un coup de foudre : Moebius.

Mon père adorait la France, il y avait travaillé, du coup, il en ramenait des BD.

Qu’est-ce qui vous attend, maintenant ?

J’ai différents projets mais n’ai rien signé. Avec d’autres scénaristes. Le projet que je travaille pour le moment me permet de revenir dans la fantasy.

Si, j’ai une autre actualité, une collaboration pour le huitième tome de Magic 7 de Kid Toussaint, aux côtés de Mathieu Reynes, Jose Luis Munuera, Kenny Ruiz et Noiry.

Merci beaucoup Adrián et belle odyssée de l’espace !


propos recueillis par Alexis Seny

 

Série : L’orphelin de Perdide

D’après le roman de Stefan Wul

Tomes : 1 – Claudi; 2 – Silbad

Statut : Terminé

Scénario  : Régis Hautière

Dessin et couleurs : Adrián

Genre : Science-fiction

Éditeur : Glénat/Comix Buro

Nbre de pages : 54

Prix : 14,50€



Publié le 27/02/2019.


Source : Bd-best


Anthony Pastor s’en va en (No) War : « Le besoin d’un retour à un dessin plus fouillé, de refaire des gammes, des recherches personnelles »

No War, quelle qu’elle soit, beaucoup en rêvent dans un monde gangrené de violences en tout genre. No War, c’est le nouveau projet d’Anthony Pastor. Une série jeunesse tout en étant adulte, se situant dans un pays fictionnel mais synthétisant bien des phénomènes actuels, sur fond de mythologie et du courage adolescent. Un univers fertile, avec de quoi nourrir bien des tomes. L’auteur nous le présente.

Bonjour Anthony, vous nous revenez avec No War, une oeuvre qui sera déclinée sur le long tout. Ça amène l’espoir mais ça suppose aussi la guerre. Celle qui fleurit un peu partout depuis que le monde est monde.

Oui, il y a de ça. Mais, je voulais voir la guerre dans un ensemble plus large. Ne pas parler que d’armées. Je voulais également explorer la violence de deux parents, ceux de Run, dont les intérêts sont opposés et divergents. Bien sûr, Run préférerait qu’ils s’aiment mais la question est de savoir comment lui va se construire. Cette violence commence là et, symboliquement, elle va se reproduire à une échelle bien plus grande. À l’échelle nationale, un engrenage va se mettre en parallèle aux petites guerres auxquelles chacun est confronté, intimes et personnelles. On explore les strates.

 

 

 

 

© Anthony Pastor chez Casterman

 

La guerre, c’est finalement très actuel, à plein de niveau, social, idéologique, militaire, celle que les migrants fuient, celle que mènent les gilets jaunes…

C’est vrai, c’est très en prise avec l’actualité. Probablement, si mon album arrive aujourd’hui, ce n’est pas un hasard, ça découle de ce que nous vivons au quotidien. Il y a une forme d’engagement, ce questionnement d’un pays. À partir de quel moment, celui-ci se réunit-il, dépasse-t-il sa spécificité nationale ? Si les gilets jaunes étaient arrivés avant que je fasse cet album, j’aurai peut-être écrit sur eux, d’ailleurs. Qui sait ?

 

 

 

 

© Anthony Pastor chez Casterman

 

Dans les remerciements, il y en a un, précieux, pour votre fils. Il vous a aidé dans la création de cet album ?

Je travaille à la maison, donc ma famille est pas mal impliquée. Et arrive le moment où je viens de finir un projet. C’était la Vallée du diable, la question d’un troisième tome se posait. Je ne l’ai pas fait. J’ai dû chercher un autre projet. Max a onze ans et lit beaucoup et je caressais l’idée d’une série jeunesse. Je l’ai interrogé :  que voulait-il lire ? Du contemporain. Et, petit à petit, le Vukland est sorti de terre. Au fil des discussions erratiques, on en est arrivé à établir une intrigue sur des choses très basiques, en pleine vague d’attentats. Une intrigue qui mettrait en opposition ceux qui ont ou pas. La tentation était grande de parler de religion, de djihad mais je m’en suis écarté pour trouver le fond de tout ça. Tout en veillant à ce qu’il y ait de l’action.

Pour l’anecdote, après La vallée du diable, j’ai participé à une réunion avec mon éditeur durant laquelle je présentai mes projets envisageables. J’en ai toujours en stock, j’essaie d’anticiper. J’avais un one-shot polar dans les années 30-40. Moi-même, j’étais moyennement enthousiaste. Jusqu’à ce que je dise : sinon, j’ai No War. Ils m’ont dit de foncer.

 

 

 

 

© Anthony Pastor chez Casterman

 

Un album jeunesse, non ?

Justement, si c’était mon idée de départ, je ne veux pas que No War ne soit compris que comme étant du jeunesse, j’espère toucher un large public. Avec de la violence sous-jacente mais aussi des zones plus personnelles. J’aime l’idée de faire voyager, d’être dans le divertissement tout en faisant réfléchir. C’est chouette si mon histoire peut se prolonger dans les têtes, que son décor donne envie de se remuer.

Je n’aime pas les tiroirs, aujourd’hui, il faut se méfier des compartiments dans la littérature. J’ai mis du Akira dans les mains de mon fils. Le roman d’aventure, même à la façon de Tintin, ne compose pas avec un public particulier.

 

 

 

 

© Anthony Pastor chez Casterman

 

Ma BD est très connotée, on a beaucoup discuté chez mon éditeur de la façon de le mettre en avant, du produit hors-cadre.

C’est facile ou, justement, difficile, de collaborer avec un enfant ?

Les enfants, ils sont cash, ne mettent pas de gants, ni de pincettes. On peut tester nos idées avec eux mais on risque de se frotter à des « ah non, ça, c’est nul ». Ça arrive. Ce n’est pas mal pour faire des choix.

Très vite, ce début de série est devenu un challenge. Bien sûr, j’avais ce polar en projet, j’avais appris à maîtriser le genre mais ça n’aurait été qu’un bouquin de plus. Avais-je besoin de ça ? Et le public ? Je devais aller à l’essentiel. J’aime me lancer dans des projets ambitieux, avec du sens, du défi. Quelque chose qui me touche et me pousse dans mes retranchements, entre la bonne intensité à trouver et l’exigence.

 

 

 

 

© Anthony Pastor chez Casterman

 

Qui s’est matérialisée de quelle manière ?

Je travaille là-dessus depuis deux ans, pour pouvoir sortir deux volumes par an. J’ai crayonné la totalité des trois premiers albums, j’ai refait plein de scène. Je n’ai jamais autant travaillé sur un album. Mais je devais voir où j’allais, trier les infos dans mon écriture et ne pas me louper. Ce sont des bouquins comme ça qu’il faut faire, pas ceux dans lesquels on se plonge en pantoufles, tranquillement.

Pour celui qui passerait de La Vallée du Diable à No War, quel changement de graphisme !

L’importance, c’est le lien, ce que je raconte d’intime dans mon récit, je suis investi à 100%. Mes projets s’étalent dans le temps. En un an et demi, plein de choses s’imposent, l’écriture se met au service du propos. Y compris l’écriture graphique. Regardez Tardi, Pratt.
La vallée du diable © Anthony Pastor chez Casterman

Mon dessin, j’étais arrivé au point où je l’avais simplifié de manière un peu fabriquée. J’avais besoin d’un retour à un dessin plus fouillé, de refaire des gammes, des recherches personnelles. Et même si j’avançais la série sur deux ans, je devais la fonder sur l’urgence, l’intensité, l’énergie, un trait d’immédiateté.

Quant au changement de style, de ceux qui me suivent et me suivront, on fera le compte. Je ne sais pas si on peut dire que j’ai un public, mais toujours est-il qu’il n’est pas énorme, ça me confère la liberté de ne pas me tenir à un style. J’ai du mal à me caler sur un style. Il faut que celui-ci soit cohérent avec ce que je raconte.

 

 

 

 

© Anthony Pastor chez Casterman

 

Pourquoi un pays imaginaire ?

Le Vukland, je l’ai créé pour avoir une liberté de propos, dans la façon de mettre mon histoire en scène. Je sortais d’une expérience plus documentée et historique. J’avais besoin de tester les limites, de réaffirmer une fiction forte… mais actuelle, avec une résonance universelle. Avec des combats sociaux, économiques. On n’est pas loin des tendances Trump, Bolsonaro ou de ce qu’il se passe en Hongrie ou en Pologne.

J’ai dû synthétiser. C’est un laboratoire, une scène de théâtre en fait. Une île pour permettre le huis-clos. Il y a une façon symbolique et distanciée de raconter des choses qui me touchent. Il y a de la documentation bien sûr, mais réadaptée.

 

 

 

 

© Anthony Pastor chez Casterman

 

Quoi comme documentation ?

L’actu que j’ingurgite quotidiennement mais aussi l’ambiance et la géographie de l’Islande. Bon, je n’y suis pas parti mais j’ai fait des repérages sur… Google Chrome. Sur les caractéristiques ethniques aussi. La capitale du Vulkland est calquée sur Reykjavik. Mon pays, son univers, tout devait être crédible, avoir une assise et des fondations fortes. Même si c’est une fiction, ce fut un travail au long cours.

Pour vous faire la main, il y a eu une histoire courte dans Pandora, une sorte de prequel qui se retrouve dans les bonus de ce premier album.

Une manière de faire des petites expériences. L’éditeur me posait des questions sur la cosmogonie. Cet exercice m’a permis de créer une mythologie, un cadre, de creuser cet aspect avec des personnages qui n’apparaissent pas dans l’histoire en tant que telle.

 

 

 

 

© Anthony Pastor chez Casterman

 

Sinon, je pense qu’il faut faire l’effort de ne pas tout dire, d’en rester à l’essentielle. Il doit y avoir plus derrière l’intrigue, une certaine densité, de quoi prolonger.

Il y a quand même pas mal de personnages dans cette première partie d’histoire. Comment les avez-vous abordés ? Et leur place dans l’histoire.

Si on en met de trop, on court le risque de passer trop vite sur eux. La question du dosage, du rythme entre en ligne de compte. Il faut trouver le bon tempo. J’aurais pu en éliminer certains mais, à un moment, ils existaient tellement que je ne pouvais plus faire marche arrière. Il me fallait trouver la place pour développer les personnages mais aussi les différentes strates de la société. Les relations entre les parents et les enfants et au-delà de cette sphère.

 

 

 

 

© Anthony Pastor chez Casterman

 

À ce niveau, j’ai été fort marqué par The Wire et Baltimore, les récits de David Simon. Je souhaitais arriver à un niveau d’écriture de cette veine. J’ai essayé d’y retrouver une hiérarchie tout en faisant exister ces personnages.

Combien de tomes sont-ils prévus ?

J’ai signé pour trois tomes. Après, j’en prévois trois autres. On verra à quel point le succès ou la pression commerciale se fait plaisir. Peut-être le public trouvera-t-il cela pas assez bien, ou pas assez intéressant. Il sera décisif. Toujours est-il que je devais bien me projeter, d’élaborer un guide. Une fin m’est venue entre-temps. On verra comment la série prend mais quoi qu’il en soit, ce sera cohérent. En tout cas, j’ai jeté les bases jusqu’au tome 9.

 

 

 

 

© Anthony Pastor chez Casterman

 

Les tomes 4, 5 et 6 sont bien écrits. Je continue de creuser, tout reste à organiser. L’éditeur est enthousiaste, je ne suis pas tout seul, c’est important.

 

Il reste beaucoup d’éléments mystérieux en tout cas. Les corbeaux, les pierres…

C’est une alchimie à trouver, il ne faut pas ennuyer mais ne pas en dire trop non plus. Je suis engagé à fond, j’y mets mes tripes.

 

 

 

 

© Anthony Pastor chez Casterman

 

 

 

Propos recueillis par Alexis Seny

 

Série : No War

Tome : 1

Scénario, dessin et couleurs : Anthony Pastor

Genre: Thriller

Éditeur: Casterman

Nbre de pages: 130

Prix: 15€



Publié le 15/02/2019.


Source : Bd-best


Avec Yasmina, Wauter Mannaert veut changer le monde avec des patates : « Dans beaucoup de récits, la nourriture est métaphorique »

On ne se méfiera jamais assez de ce qu’il y a dans nos assiettes ! Y compris parmi les patates qu’on aime tant déguster en purée, en frites, en croquettes en zo voort, etc. Héroïne pour les enfants comme les adultes, Yasmina va ainsi, bien malgré elle, sauver un monde devenu fou après avoir avaler une nouvelle espèce de patate, modifiée, dangereuse mais néanmoins addictive. Dans un album (qui pourrait être le premier d’une série), Yasmina et les mangeurs de patates, Wauter Mannaert cristallise avec humour, amour et un graphisme (d)étonnant des enjeux importants de notre société de consommation. 

 

 

 

 

 

 

 

© Wauter Mannaert

 

Bonjour Wauter. C’est la première fois que je vous lis. Quelle énergie.

L’énergie, je pense quelle était déjà présente dans mes précédents albums, Weegee et El Mesias. Il y a peut-être plus d’humour. Disons que ce qui a changé, c’était ma volonté d’aller vers un public plus jeune et de le faire jusqu’au bout. Dans l’humour visuel, notamment. Ma référence reste le dessin animé.

Un album jeunesse, alors ?

Le thème est très actuel, la nourriture. J’ai essayé de ne pas être trop à charge. En tant qu’adulte, je travaille avec des jeunes. J’avais envie de prendre un personnage qui leur ressemble, Yasmina. Mais, je ne voulais pas que ce soit réducteur. Je voulais concevoir un récit dans lequel grands comme petits se retrouvent. Avec du second degré mais aussi du premier degré. Je devais pouvoir me libérer de cette thématique lourde avec de la joie et de l’humour. Je voulais une couverture qui parle tant aux adultes qu’aux enfants et un album à l’image de notre société. Dans lequel tout le monde se retrouvera. Comme le jardin de Marco, l’ami de Yasmina qui aime cultiver propre.

 

 

 

 

© Wauter Mannaert chez Dargaud

 

Un album qu’on lit à deux, en fait. Devant lequel parents et enfants peuvent se retrouver à tourner les pages ensemble ?

Il y a un lien, c’est sûr. Un départ pour parler de certains thèmes, de certains choix. Celui de manger ou pas de la viande, par exemple.

Pas de viande, ici, mais des patates.

Je suis parti de mes observations. J’habite Schaerbeek, il y a des jardins partagés, des potages sur les toits, des fermes urbaines. C’est de là que je suis parti pour, au final, ne fait que les évoquer. Je pense qu’il est essentiel que nous reprenions le contrôle sur la nourriture.

 

 

 

 

© Wauter Mannaert chez Dargaud

 

Avec la patate, j’avais un légume qui nous concernait tous. C’est tellement belge. Ça nous caractérise tellement bien.

Pas loin de Van Gogh.

Aussi ! Nos grands-parents étaient des mangeurs de patates. La société a changé depuis le temps mais la patate, elle, est restée. Toujours populaire.

 

 

 

 

De Aardappeleters © Van Gogh

 

 

Ce qui marque dans cet album, au premier abord, c’est cet équilibre entre les dialogues et les pages muettes mais tellement expressives.

Il n’y a pas de dialogue dans les premières planches de cet album. J’y tenais. J’ai travaillé très fort sur le rythme, je ne voulais pas que ça paraisse trop lourd. Commencer sans le texte, en laissant l’image raconter, c’est laisser la possibilité au lecteur d’être absorbé. J’ai chassé les gros blocs de texte. Ça m’a forcé à trouver des solutions très originales.

 

 

 

 

© Wauter Mannaert chez Dargaud

 

On entend trop souvent des gens qui disent qu’ils ont lu le texte d’une BD sans trop regarder le dessin. Je voulais l’éviter. J’ai caché des détails, j’ai mis des histoires en plus. Ils prendront sans doute sens à la relecture, plus qu’à la première lecture.

Je voulais prendre le temps, montrer un maximum de légumes  au tout début mais je ne devais pas oublier d’introduire les personnages, qu’on s’y attache. Il y a mine de rien beaucoup d’informations à placer.

Moi, j’ai été bluffé sur cette succession de planches où vous capter inévitablement notre regard pour permettre une lecture à contre-courant de ce qui se fait d’habitude. Sur la page de gauche, on lit de gauche à droite, en descendant, puis on arrive sur la page de droite par le bas et on remonte en slalom. On remonte un escalier, suivant l’odeur de frites que le papa de Yasmina véhicule en remontant chez lui. Je ne m’en suis pas remis.

Ah, l’escalier. C’était une scène difficile. C’était une manière de présenter le papa mais aussi de montrer différemment, en une seule planche, le milieu dans lequel il vit avec sa fille. En une planche, grâce à l’odeur de frites, on s’introduit dans l’appartement, on le visite, on voit ce qu’il s’y passe. Je voulais forcer le lecteur à lire différemment.

 

 

 

 

© Wauter Mannaert

 

Puis, il y a quelques planches où les cases sont démultipliées de plus en plus petites.

Comme dans les films, quand le calendrier tombe les pages. Je voulais montrer le temps qui passe. C’est amusant à faire.

 

 

 

 

© Wauter Mannaert chez Dargaud

 

C’est la première fois que vous scénarisez une histoire.

C’est vrai, c’est un thème très personnel. J’aime travailler avec un scénariste, mais, dans ce cas-ci, j’étais obligé de le raconter moi-même. J’ai mis sept ans à le concrétiser.

Cela dit, sur El Mesias, j’avais déjà fait un travail d’adaptation, j’étais parti d’un texte pur et dur. J’avais déjà l’habitude de réécrire.

Pour Yasmina, je n’ai pas écrit de script. Tout est venu en dessinant. Je voulais échapper au texte, éviter le décalage entre le dessin et ce qui est écrit. Pour ce faire, j’ai travaillé au format A5, synthétisant quatre planches sur une feuille. C’était très petit, presque illisible. Ça donnait des petits bonshommes avec du texte tournant autour.

 

 

 

 

© Wauter Mannaert

 

Il y a eu beaucoup de changements ?

Non, je suis resté proche de cet effet surprenant. Bon, il y a bien quelques scènes que j’ai retravaillées.

Pour la première fois également, vous signez les couleurs.

C’était un challenge. Et c’est mieux comme ça. Une vraie bataille que je suis content d’avoir engagée. Il y a eu des tests de coloristes mais mon dessin était tellement personnel que ça ne fonctionnait pas. Mon dessin n’est pas fermé, il n’y a pas de case. C’était trop libre pour beaucoup de coloristes. Puis, la couleur fait partie du dessin, je restais dans l’énergie.

 

 

 

 

© Wauter Mannaert chez Dargaud

 

Rentrons dans l’histoire. Et une question qu’on ne peut s’empêcher de se poser. Sont-ce les savants qui sont fous… ou le monde qui nous entoure et ses foules ?

C’est un dilemme.

Le savant n’est pas tellement fou, d’ailleurs. Amaryllis pense faire le bien mais son invention est récupérée.

Il était important que le grand méchant soit un ultra-capitaliste, en tout cas. Mais je devais rester nuancé. Poser la question du choix. Nous serons bientôt dix milliards sur Terre, autant à nourrir. Comment va-t-on faire ? Quelle technologie va bien pouvoir nous aider. Amaryllis a bien une idée mais elle lui échappe. La patate OGM, ce n’est pas de sa faute, et ça tourne à la catastrophe.

 

 

 

 

© Wauter Mannaert

 

Ça part de bonnes intentions qui font du mal. À l’instar de Zorglub. C’est le méchant le plus vu dans les albums de Spirou et Fantasio et pourtant, c’est surtout un rêveur, doublé d’un gaffeur.

Beaucoup de méchants ont des animaux. Ils sont présents, eux aussi, bien malgré eux.

Chut, il ne faut pas trop en dire. Il me fallait un ingrédient secret. J’étais parti sur un champignon, comme Franquin. J’ai changé ensuite. Je voulais témoigner du fait qu’on mange mais qu’en fait, on ne sait pas exactement ce qui se retrouve dans nos assiettes.

 

 

 

 

© Wauter Mannaert

 

Tom de Perre, c’est votre grand méchant. Vous vous êtes inspiré de quelqu’un en particulier ?

Je me suis surtout inspiré de mon environnement direct, de la petite épicerie de ma rue, de la réserve naturelle de Schaerbeek avec les jardins partagés. Marco, c’est un de mes scénaristes, Mark Bellido. C’est important pour moi de m’inspirer de quelque chose qui existe, qui est habité !

Pour Tom de Perre, non. Il a une tête de patate. Pour les autres personnages, il y a des références à des héros de mon enfance, de Franquin, notamment. Mais aussi de Roald Dahl. Mathilda, par exemple. J’ai toujours aimé Gaston Lagaffe, son côté écolo, anti-establishment. Je les ai lus et relus, ça a laissé des traves. Je voulais faire un hommage sans trop de références, non plus. Et garder le mélange de magie. Comme Dahl l’a fait, avec un élément magique qui est souvent une plante. Dans beaucoup de récits, d’ailleurs, regardez Blanche-Neige. La nourriture est métaphorique.

 

 

 

 

© Wauter Mannaert

 

À force d’avoir tout à portée de main, a-t-on perdu la magie de l’alimentation ?

Pas tellement. Il y a un retour à ça. Partout autour de moi, en ville, des gens plantent des tomates, entretiennent leur jardin, font des potagers sur leurs terrasses. Bon, j’ai essayé de planter des tomates, il faut du temps et beaucoup d’eau pour très peu de résultats, au début. Mais il y a un renouveau, une redécouverte.

Et vous, d’ailleurs, vous avez changé votre comportement ?

Dès 2010, j’ai changé mes habitudes, je suis devenu végétarien. Je mange local et de saison. Je fais de mon mieux.

 

 

 

 

© Wauter Mannaert chez Dargaud

 

Ça m’est venu après un concert de Matthew Herbert, un artiste anglais qui a sorti Plat du jour et One Pig, deux cd’s à l’occasion desquels j’ai vu le chanteur en live. C’était drôle et politique. Poétique aussi. Il faisait des sons avec des ingrédients, en tapant des carottes sur un melon, par exemple. Il racontait la vie d’un cochon d’élevage. Neuf mois avant qu’on les mange. C’était encore plus choquant quand il a fini sur scène en cuisinant des lardons. Ça m’a fait réfléchir.

Yasmina pourrait-elle connaître d’autres aventures ?

Il y a beaucoup à découvrir, c’est un fait, et plein de mystères entourant les personnages. Oui, je pourrais trouver d’autres histoires assimilant d’autres sujets de société.  On verra.

En tout cas, sur vos pages montrant votre travail, il y a des illustrations inédites.

Notamment pour une recette illustrée dans un magazine. Il y a la possibilité de s’en servir pour des livres de jardinage. En faisant cet album, j’ai collectionné des bouquins, sur les herbes sauvages, les jardins sur les toits… Je pense qu’il faut voir au-delà de la BD. Les héros peuvent être réutilisés quand bien même il n’y aurait pas de suite.

 

 

 

 

© Wauter Mannaert chez Dargaud

 

Un ami est en train de créer un jardin de permaculture, il m’a d’ores et déjà demandé qu’on fasse un décorum avec l’univers de Yasmina.  Tant mieux, s’il y a moyen de s’ouvrir à un autre public, pas nécessairement lecteur de bandes dessinées.

Dargaud a mis la machine en route. Vous êtes soutenu !

C’est chouette pour un auteur de voir autant d’investissement. l’équipe était super-enthousiaste, ce qui nourrit beaucoup de possibilités.

Un autre projet en attendant une éventuelle suite ?

Je travaille sur l’écologie, le climat, la nourriture, une histoire humoristique. Rien n’est signé. Mais j’aime bien être inspiré de ce qui m’entoure. J’ai besoin de parler de ça, d’en faire quelque chose. Sinon, je dors mal le soir.

Merci beaucoup Wauter et longue vie à Yasmina.

 

 

 

 

© Elodie Deceuninck

 

 

Propos recueillis par Alexis Seny

 

Titre : Yasmina et les mangeurs de patates

Récit complet

Scénario, dessin et couleurs : Wauter Mannaert

Genre: Aventure, Humour, Société

Éditeur: Dargaud

Nbre de pages: 144

Prix: 16,50€



Publié le 29/01/2019.


Source : Bd-best


Léonard Chemineau conte Edmond, l’homme que cachait le nez de Cyrano : « On raconte, on écrit, on fixe dans le temps, on divertit; les modes changent, mais le fondamental reste »

« C’est un roc !… C’est un pic !… C’est un cap !… Que dis–je, c’est un cap ?… C’est une péninsule! » C’est surtout un fameux bouquin qui fait de la BD en théâtre et du théâtre en BD que nous a livré Léonard Chemineau en adaptant la pièce d’Alexis Michalik, Edmond. Comme Rostand, le papa de Bergerac. Ou son inspirateur lui-même inspiré et pris à la gorge par des délais intenables et un petit mensonge qui allaient le mener à se faire un nom, en lettres de noblesse théâtrale. Car, parfois, la réalité qui se cache au-delà du rideau est encore plus incroyable et réjouissante que ce qu’il se trame sur les planches. Interview avec cet auteur, passé de l’ombre à la lumière, des coulisses à l’idée lumineuse.  Interview avec Léonard qui a trouvé les tons, les décors et l’énergie pour animer cette aventure humaine et traghilarante. Avec du souffle, du panache et du nez pour marquer 2018.

 

 

 

 

 

 

 

© Chemineau

 

Bonjour Léonard, avec Edmond, vous adaptez non pas la pièce Cyrano de Bergerac mais celle d’Alexis Michalik qui se promenait dans les coulisses incroyables de la création de cette pièce majeure. Mais, vous, connaissiez-vous Cyrano ?

De vue. J’étais novice, en fait. Je n’avais jamais la pièce, ni le film. J’étais, du coup, super-content de la découvrir. Encore plus dans ce qu’elle a de récit fondateur et matriciel, comme L’Avare ou Roméo et Juliette. La problématique est humaine et Edmond me permettait de remonter à la source.

Mon éditeur a joué finement le coup en me disant d’aller voir la pièce avant de me proposer le projet. Je me suis demandé si j’étais bien l’auteur qui convenait. Mais j’ai énormément aimé la pièce de Michalik qui véhiculait la même sensation que celle que j’éprouvais : découvrir une histoire qu’on ne connaissait pas.

Vous l’avez vue, vous, cette pièce ?

Non, malheureusement.

Jusqu’ici, elle n’a pas été montée en Belgique. Mais c’est peut-être pas plus mal, du coup, votre regard posé sur la BD est donc neuf. Je me suis efforcé de réfréner ce que j’avais fait sur les albums précédents, qui baignaient dans un ton plus dramatique ou mystérieux. Avec Edmond, je devais tendre vers l’humoristique, dessiner des gueules.

Il est plus facile de faire pleurer que faire rire, c’est aussi vrai en BD ?

C’est évident. Dans une pièce, tout s’enchaîne, tout est très travaillé. Pour construire cette BD, je devais décortiquer les fils narratifs de cette histoire tragicomique, ma toute première distillant un peu d’humour noir. Mais c’est une histoire positive.

 

 

 

 

© Chemineau

 

 

 

 

© Chemineau chez Rue de Sèvres

 

Vous avez vu Cyrano, depuis ?

Non, toujours pas. Mais je crois qu’Edmond est beaucoup plus joyeux encore que la pièce qu’il a écrite. Plus chevaleresque même, bouffé par la grandeur, le panache, sa fidélité de parole.

Il y a des BD qui font du théâtre (on l’a encore vu récemment avec Le petit théâtre de Spirou). Deux arts faits pour s’entendre ?

En tout cas, Michalik est derrière cette BD, la même personne, les mêmes ressorts. Et ça fonctionne très bien. Alexis a une écriture très cinématographique, qui virevolte, proche finalement des mécanismes des séries avec des personnages qui ne s’arrêtent jamais, qui continuent d’évoluer, d’être virevoltant. Ça fonctionne très bien.

 

 

 

 

© Chemineau chez Rue de Sèvres

 

Un film sortira d’ailleurs le 9 janvier.

 

 

 

 

 

Vous n’aviez pas vu les précédentes versions de Cyrano, ça vous a donné quartier libre au niveau du casting de votre album ?

Je me suis affranchi des personnages. J’ai été très livre avec un casting comme je le voulais. Pour certains personnages de Cyrano, je suis reparti des grands acteurs qui les ont incarnés. Comme Constant Coquelin. Pour d’autres, j’ai laissé libre cours à mon imagination tout en veillant à bien les marquer. Beaucoup interviennent rapidement, je ne pouvais pas prendre le risque de la confusion. Comme les deux personnages féminins, Rose et Jeanne, une blonde et une brune, pour les distinguer directement.

 

 

 

 

© Chemineau

 

Il fallait rester dans l’énergie, dans le mouvement, pourtant, non ?

Dans un théâtre, le spectateur est enfermé dans une salle, contraint par l’espace en quelque sorte. Les personnages parlent les uns avec les autres, ce qui pourrait être d’un mortel ennui en BD. Au théâtre, le fil se déroule sans effort pour le faire avancer. Mais En BD, c’est un effort permanent, qui pourrait être fastidieux, le regard pourrait se décrocher. Il faut donc mettre les moyens et les efforts pour atteindre une narration fluide. J’y ai mis un an, voire un an et demi, et j’ai notamment poussé mon storyboard au maximum, c’était presque un crayonné. Pour être précis. Je me suis beaucoup relu, également.

 

 

 

 

© Chemineau chez Rue de Sèvres

 

Les personnages se devaient de bouger en permanence. C’est quelque chose que j’ai appris de Spielberg et Zemeckis dans un entretien que j’avais lu revenant sur le tournage de Retour vers le futur. Vous vous souvenez de cette scène où Doc et Marty sont arrêtés sur le bord d’une route, sans décor. Commence alors une longue discussion. Un dialogue nécessairement long pour que le spectateur comprenne bien ce qu’il se passe. Les personnages auraient pu rester statiques mais, non, Marty court d’un bout à l’autre, fait des allers-retours. Il n’y a aucune raison qu’il coure et pourtant ça maintient le stress du spectateur, la scène reste complètement dynamique. Je n’avais jamais pensé à ça.

 

 

 

 

© Chemineau chez Rue de Sèvres

 

Au niveau des cadres, des décors, des vêtements, cette BD devait être beaucoup plus variée et touffue. Parce que là où les personnages restent au théâtre dans le même apparat; ici, ils pouvaient sortir.

C’était l’intérêt de les faire sortir de cette scène carrée sur laquelle la lumière n’est pas réaliste. En BD, je pouvais embaucher autant de figurants que je voulais, faire passer des fiacres et des voitures à cheval. Ce fut un gros boulot de recherche, heureusement aidé par le fait qu’il y a beaucoup de documentation sur cette époque pas si éloignée, beaucoup de sources disponibles et notamment sur la pièce en elle-même. Ce qui me permettait une mise en abîme. J’ai ainsi mis la main sur une chronique de la première. Il n’y avait pas de photos à l’époque, du coup, le dessin l’illustrait déjà, avec une caricature. Pas mal de choses racontées par Alexis Michalik sont réelles forcément, comme Sarah Bernhardt, soutien inconditionnel d’Edmond, qui a précipité son spectacle, le soir de la première, pour arriver à la moitié de la pièce.

 

 

 

 

© Chemineau

 

Au niveau de la mise en scène de l’album,  au début et à la fin, aux extrémités de l’histoire, les équipes marketing ont créé un beau décorum, avec la quatrième de couverture. Pour nous plonger dans cette ambiance de début de siècle.

 

 

 

 

© Chemineau chez Rue de Sèvres

 

La typographie change aussi en fonction des intervenants.

C’est la difficulté, trouver un moyen de retranscrire la modulation de la voix, les intonations que permet le théâtre. Car, je ne vous apprends rien, on n’a pas le son en BD. Il me fallait un moyen de compréhension. La typo reliée permettait d’illustrer la fioriture des textes de théâtre, tandis que la typographie normale illustre les dialogues de BD comme on en a l’habitude.

Reste qu’il fallait trouver une façon de faire mal jouer Jean Coquelin (ndlr. le fils de Constant, celui-ci ayant obligé Edmond à trouver un beau rôle pour son fils). Du coup, j’ai déformé la typographie, j’ai volontairement mal écrit, de façon à ce qu’on comprenne mal ce qu’il dit. J’ai fait ça à la main, comme j’aime le faire, pour que le texte suive le dessin, devienne du dessin.

 

 

 

 

© Chemineau

 

Vous-même, vous avez fait du théâtre ?

Du théâtre grec lors de mes études de dessin. Mais, il y a deux ans, je ne m’en souvenais pas, je n’y ai pas tellement pensé en réalisant Edmond. Peut-être mon inconscient ? Notamment, sur le début de la pièce, avec cette impression d’arriver sur scène dans le silence pour déclamer un texte que normalement on connaît alors que la salle toute noire pourrait nous faire perdre nos moyens.

 

 

 

 

© Chemineau chez Rue de Sèvres

 

Pour créer les personnages de mes albums, je ne joue que rarement devant le miroir, comme certains le font, mais je joue sur les expressions, de manière à devenir la chose que je suis en train de dessiner. Les expressions n’en sont que plus réalistes, je trouve. Puis, il y a le jeu des corps par rapport aux autres corps. Le dos fier ou le dos voûté, ça ne veut pas dire la même chose et le personnage s’en déplacera différemment. J’imagine ainsi me faufiler dans des endroits, je fais des essais, je positionne les membres par rapport aux autres, étudie les possibilités d’interactions.

Vous avez visité un théâtre, aussi ?

Oui, le théâtre où Cyrano a été joué pour la première fois. Une source documentaire super-importante. Il me fallait capter l’envers du décor pour réaliser cet album. Entre la salle allumée qui s’éteint et les loges, le décor, le timing pour que tout prenne place. Comment ressent-on la vie de derrière ?

 

 

 

 

© Chemineau

 

Un de vos personnages dit d’ailleurs: « Mais il est un endroit, un seul, où nous sommes tous côte à côte dans l’ombre… c’est au théâtre. »

Du côté de la salle, il y a pas mal de communion, on est tous assis sans faire de bruit, coincés. De l’autre côté, c’est l’inverse, les pas sont feutrés, mais il y a de la lumière, des acteurs volubiles, un espace plus ouvert. Une certaine euphorie.

Autre passage et deux citations qui fusent dans la bouche des personnages : « Quand Molière vivait, les comédiens étaient enterrés hors des cimetières. Vous êtes en marge de cette société bourgeoise. Vous êtes des artistes, des hors-la-loi. » et « … Mais ce soir, on ne nous oubliera pas. Pour nous autres, acteurs, demain n’existe pas. Nous sommes des artisans de l’éphémère, mon coq. Allons leur montre notre art. »

Ce qu’amène Alexis Michalik, c’est une réflexion profonde sur ce que sont jouer et créer. Et du côté des acteurs, force est de constater qu’on se rappelle très peu d’eux quand les années sont passées. Comme si la lumière était tellement forte, qu’elle nous aveuglait et nous faisait oublier. Coquelin, c’était le Depardieu de l’époque, riche, imposant. Il produisait ses spectacles, possédait un théâtre. Il a oeuvré aussi pour son art et ses pairs en créant des maisons de retraite pour acteurs. Pourtant, il y en a peu pour s’en rappeler, aujourd’hui. Les artistes et les oeuvres n’ont pas le même genre de postérité. Au-delà de l’homme, les récits sont éternels. Et Cyrano récupère des mythes fondateurs qui perdurent constamment, des problématiques fondatrices.

 

 

 

 

© Chemineau chez Rue de Sèvres

 

Avec sa pièce et désormais la BD, Michalik montre la création bordélique et accidentelle de cette oeuvre, des circonstances durant lesquelles Edmond Rostand a puisé dans tout son inconscient, qui a rejailli sans faire exprès.

Et, finalement, on a parfois présagé la mort du théâtre face au cinéma, là où d’autres arts se sont affaiblis, le théâtre est resté fier et fort.

Le théâtre, la BD ne mourront jamais, je pense. Quoi qu’on veuille, les histoires sont vitales pour les gens. Le théâtre, c’est un lien impossible qui se crée entre des gens qui sont devant d’autres gens. Le symbole reste, les supports changent depuis l’éternité. À un moment, peut-être qu’on ne sera plus que dans le numérique, mais ça va s’enrichir. On raconte, on écrit, on fixe dans le temps, on divertit. Déjà du temps de l’homme préhistorique. Les modes changent, mais le fondamental reste.

 

 

 

 

© Chemineau

 

Il est aussi question de l’importance d’avoir une muse.

J’en ai une ! Ma femme. Mais je ne vous dirai pas ce qu’elle m’a inspiré. Mais elle le sait. Je pense que pour créer, il faut vivre, que si on reste enfermé, on ne peut pas créer le lien. Il faut trouver sa muse et ce qui nous passionne, en permanence, connaître les personnes qui nous entourent. Ça aide à créer plus riche. Cyrano, c’est l’extérieur qui vient le créer, la richesse de la vie.

La suite, pour vous, c’est quoi ?

J’ai signé pour un album avec Lupano chez Dargaud. On partira dans l’Espagne musulmane de l’an mil. Une histoire sur l’amour du livre et la transmission des savoirs.

 

 

Propos recueillis par Alexis Seny

 

Titre : Edmond

Récit complet

D’après la pièce de théâtre d’Alexis Michalik

Scénario, dessin et couleurs : Léonard Chemineau

Genre : Biographie, Comédie dramatique, Théâtre

Éditeur : Rue de Sèvres

Nbre de pages : 120

Prix : 18€



Publié le 09/01/2019.


Source : Bd-best


Dany redonne vigueur à ses blagues coquines : « La fois où j’ai eu le plus de journalistes chez moi ? Pour une blague incomprise et refusée par Amnesty ! »

Qui n’a jamais vu/lu une blague de l’ami, Dany ? En album, au détour d’une discussion ou de manière pirate sur les réseaux sociaux, les égéries de l’auteur pas que coquin ont vu du pays et en ont fait voir de belles aux hommes pas toujours à leur avantage dans les histoires racontées par l’auteur liernusien et sa bande. Une sorte d’inventaire mis en petites tenues sexy et qui s’offre un relifting dans une réédition et révision suite au rachat des Éditions Joker par les Éditions Kennes. Interview.

 

 

 

 

 

 

 

© Dany chez Kennes

 

Nouvelle couverture pour une série culte depuis un bon moment. Culte… et osée. Trop que pour reparaître à l’identique en 2018 ?

Dany : En effet, on a dépoussiéré et remaquetté ces albums parus entre 1990 et 2010. Mais, force est de constater que, à l’époque, on était beaucoup plus libre. Certes, le politiquement correct a sa raison d’être. Dans des cas comme Weinstein ou tous ces autres salopards qui ont profité un jour ou l’autre de leur position. Mais il y a eu des excès. Balance ton porc… à tort et à travers. C’est ainsi que ce politiquement correct est devenu une nouvelle censure mise en application par un petit nombre dont la virulence sur les réseaux sociaux, notamment, une vision particulière de certaines choses. Tout le monde panique et se demande ce qu’il peut encore exprimer… ou pas.

Et forcément, mes albums sont dans le viseur de certains. Des albums de culs ? Non, de gags !!! C’est fait pour rigoler, pas pour lire d’une seule main. Bon, je reconnais qu’avant, je jouais plus sur un côté aguicheur, en couverture des « Ça vous intéresse ? ». Cette fois, sur les nouvelles couvertures, j’ai voulu accentuer le côté gag plus que le côté sexy.

 

 

 

 

© Dany chez Kennes

 

Mais il ne faut pas se tromper de combat. Vous n’imaginez pas le nombre de femmes qui viennent à mes séances de dédicaces. Pourtant, on pourrait croire que mon public est masculin. Mais non, pas que, loin de là. D’ailleurs, comme je vous l’ai déjà dit, dans mes gags, les femmes s’en sortent souvent beaucoup mieux que les hommes qui sont tournés en ridicule.

Reste qu’il faut rester vigilant à ce qu’on dit désormais. J’ai tendance à penser qu’on cherche à éliminer les humoristes anticonformistes. Je ne pense pas qu’un Desproges pourrait faire carrière de nos jours. Pour un mot de travers, ou compris de travers, on risque d’avoir dans la minute toute une série d’associations sur le dos. J’ai une anecdote incroyable à ce propos. Un gag refusé par Amnesty qui avait commandé à divers dessinateurs une planche sur le thème de la violence faite aux femmes. On est d’accord, c’est un sujet pas évident, dramatique et à condamner, mais j’avais pris le parti d’en rire, avec une blague de Tibet.

 

 

 

 

Ce n’est pas très malin, mais ça me faisait beaucoup rire. D’autant que le benêt dans l’histoire, c’est le mari ! Mais les choses se sont bousculées et l’attachée de presse a prévenu les médias. Qui n’ont pas attendu pour se bousculer sur le pas de ma porte. RTL, la RTBF, France 3. Je n’ai jamais eu autant de journalistes à la maison. D’autant plus qu’à l’époque, il y avait encore des preneurs de son, plein de câbles partout. L’un repartait que l’autre arrivait et on recommençait à déplacer les meubles. La folie pour une planche finalement incomprise.

Du coup, à quoi avez-vous veillé avec cette nouvelle sélection ?

J’ai remis à mon éditeur une liste des gags qu’il pouvait utiliser. J’ai porté principalement mon attention sur les gags pouvant avoir une connotation raciste, xénophobe… On se permettait beaucoup de choses à l’époque, tout le monde pouvait en prendre pour son grade. Après, peut-être, a-t-on aussi fait du mal ? Je ne sais pas.

 

 

 

 

© Dany chez Kennes

 

J’ai aussi écarté les gags où le sexe était peut-être trop explicite. Notez que des BD’s porno, il y en a, de qualités diverses, souvent moches et pas intéressants. Puis, on n’est jamais que le porno de quelqu’un d’autre. Il y aura toujours des gens que tout choque et qui profitent de la moindre occasion pour vous chercher des noises.

J’ai parmi mes amis, des humoristes. Les Taloche qui ne feraient pas de mal à une mouche. Mais aussi Laurent Gerra. Il me disait un jour: « Moi, je m’en fous, je dis tout, sans limite ». C’était faux, au fil de nos discussions, on s’était aperçu qu’il y avait certains sujets qu’il ne risquait pas d’aborder. On se prend si facilement des procès, désormais. Heureusement, il y a Ferrari. C’est étonnant d’ailleurs qu’on ne cherche pas à l’attaquer.

Certains s’excusent, aussi, après coup.

C’est la grande mode du « désolé si j’ai pu blesser ». Mais, finalement, est-ce que le fait de s’interdire de parler de telle ou telle population ne reviendrait pas à les mettre à l’écart, à les exclure. N’est-il pas là le danger ? Aujourd’hui, la règle est qu’on ne peut pas faire de blagues sur les Juifs sauf si on l’est soi-même. Et, pourtant, ils en ont des très bonnes, trash aussi !

Dans un autre extrême, c’est clair, il y a ceux qui se servent de leur métier pour partir en guerre. Mais quand on vire un présentateur pour une blague, je me demande : « Où va-t-on? »

 

 

 

 

© Dany chez Kennes

 

Comment contrecarrer la censure, du coup ?

Oh, vous savez, elle le fait elle-même. Elle a ses effets pervers. Quand j’étais gamin, la censure catholique s’appliquait notamment au cinéma. Avec une classification : Pour tous/ Déconseillé aux enfants/ À proscrire. La liste était bien visible sur les portes de l’église. Croyez-moi bien que la publicité fonctionnait à l’envers et que, forcément, les films des deux dernières catégories nous intéressaient bien plus, mes copains et moi.

 

 

 

 

© Dany chez Kennes

 

Vous pourriez aussi en quelque sorte pratiquer une certaine censure quand on voit le nombre de vos dessins et gags qui circulent sur les réseaux sociaux et internet, en général.

Je n’ai jamais pu contrôler ça. Oh, ce n’est pas que j’y vois des sous que je pourrais y récupérer. Mais j’apprécierais que ma signature figure au moins en dessous de ces planches partagées et repartagées. Or, elle est souvent bannie par un malicieux jeu de recadrage. À un moment, des connaissances qui apparemment ne connaissaient pas vraiment mon style m’envoyaient des idées de gag. « Regarde, tu pourrais en faire une histoire. » Sauf qu’ils avaient dégoté mes propres gags ! C’est dommage de ne pas pouvoir obliger à citer la source, l’auteur. C’est incroyable quelle proportion peut prendre un dessin piqué sur le web. Après, dans le meilleur des cas, certains m’envoient un message : « On a adoré ton gag. »

 

 

 

 

© Dany chez Kennes

 

Autre problème du web, les fausses-dédicaces. Mais aussi les vraies dédicaces vendues cher et vilain quelques heures seulement après une séance.

Ça m’est beaucoup arrivé. Dans le deuxième cas, ça a pris une proportion telle que certains auteurs refusent désormais de faire des dédicaces. Ou de se faire payer. Marini le fait et, bien sûr, tout le monde se précipite. Mais un auteur inconnu ou méconnu, qui n’a qu’un seul album à son actif ? Je trouve que l’idée du cadeau offert est jolie et j’y tiens.

Puis, il y a les faussaires. Et j’y ai aussi été confronté récemment. Un ami, fan absolu de ce que je fais, m’a un jour envoyé une photo prise quelques heures plus tôt, lors d’un marché dominical. Une photo d’une dédicace qu’un marchand vendait. « C’est bien de toi ? » C’était tellement bien fait que je n’ai pas douté, au début. Puis, j’ai été plus attentif. Les couleurs n’étaient pas celles que j’utilisais en dédicaces, notamment. On s’est arrangé pour prévenir le marchand de sa contrefaçon. Mais, il n’était pas le dessinateur, il refourguait seulement. Le pire, c’est que je suis sûr que le faussaire est un bon dessinateur. C’est ça le plus gênant. Pour le reste, c’est vrai qu’une dédicace, c’est beaucoup plus facile à imiter que si on doit reproduire une planche. D’ailleurs, comme on va vite, il se peut qu’on rate parfois un dessin en dédicaces. Mais, ça reste un business juteux.

Pour contrer ce phénomène, j’ai pris l’habitude de signer mais aussi dater mes dédicaces. J’ai rajouté une sécurité supplémentaire. J’ai dégoté un tampon en Corée avec la traduction de mon nom en coréen. Du coup, je tamponne, une fois le dessin terminé. Une manière d’authentifier tout en apportant une touche exotique.

 

 

Propos recueuillis par Alexis Seny

 

Série :  Les blagues de Dany

Réédition – nouvelle mouture

Tome : 1 – Ne pas toucher

Scénario  : Collectif

Dessin et couleurs : Dany

Genre: Érotisme, Humour

Éditeur: Kennes

Collection : Joker

Nbre de pages: 48

Prix: 12,90€



Publié le 14/09/2018.


Source : Bd-best


Alain HUBERTY & Marc BREYNE 1988 > 2018 : 30 ans de passion

Experts, galeristes, commissaires d’exposition, Alain Huberty et Marc Breyne sont les pionniers de la première heure du marché des orignaux de Bande Dessinée. Depuis les années 80, ces deux passionnés ont contribué à la reconnaissance et au rayonnement de cette discipline comme un art à part entière. Au fil du temps, ils ont insufflé une vraie vitalité au marché des planches originales, alors que celui-ci n’en était qu’à ses balbutiements. Longtemps qualifié de mineur et populaire, la bande dessinée a acquis en trois décennies ses lettres de noblesse. Des galeries aux salles de vente en passant par les institutions culturelles, les « Petits Mickey » sont aujourd’hui des stars convoitées.

A l’occasion de l’inauguration de leur nouvel espace Place du Châtelain à Bruxelles, Alain Huberty et Marc Breyne reviennent sur leur parcours et l’évolution du marché dans un entretien croisé :

 

Alain, Marc comment est née votre association ?

Marc Breyne : J’ai ouvert ma première libraire spécialisée en bande dessinée à Bruxelles en 1983, à l’âge de 22 ans. J’y vendais des albums, des objets et quelques planches. A l’époque il n’y avait pas de galeries où acheter des originaux de bande dessinée. Ce marché n’existait pas. L’intérêt pour cette discipline se limitait à un cercle restreint d’initiés. Un jour Alain Huberty passe la porte de ma boutique, à la recherche de planches de Gaston Lagaffe. Je ne possédais alors pas d’originaux de Gaston.

Alain Huberty : J’étais vraiment décidé à faire l’acquisition d’une planche de Gaston. J’avais rassemblé toutes mes économies soit à l’époque 2 000 Francs belge. Marc n’avait pas de planche de Gaston mais je connaissais quelqu’un qui en vendait deux. Je n’avais pas la somme pour l’ensemble alors j’ai convaincu Marc d’acheter la seconde puis de la revendre. Avec le bénéfice, nous avons investi dans d’autres originaux. C’est comme ça que tout a commencé, un jour de 1988.

 

 

 

 

 


D’abord collectionneurs avant de devenir galeristes, comment avez vous fait de votre passion votre profession ?

Alain Huberty : A l’époque j’étais professeur de mathématiques. Je passais tout mon temps libre entre la galerie de Marc et les routes, à la recherche de planches originales. Notre passion nous a conduit à frapper aux portes des plus grands auteurs. A cette époque, tout était disponible et à des prix beaucoup plus accessibles qu’aujourd’hui. On ne cherchait pas à vivre de la revente mais simplement à financer notre collection.

Marc Breyne : J’ai commencé à collectionner des éditions originales quand j’avais 12/13ans puis un peu plus tard les planches. Mon premier dessin était une planche de Felix par TILLEUX vendu 1000 francs belge, soit 25€. A l’époque je n’avais vraiment pas d’argent.

Une fois acheté on m’a proposé de me racheter ce dessin 4 fois son prix. A partir de ce jour, je me suis dit que je pouvais à la fois acheter, vendre et collectionner.

Comment et pourquoi avoir créé votre première galerie ?

Marc Breyne : J’ai organisé ma première exposition en 1987, dans ma boutique, avec des planches d’OUSMAN, HERMANN ou encore TIBET. A l’époque c’était vraiment un marché confidentiel et d’initiés. A peine une petite dizaine de collectionneurs s’y intéressait.

Alain Huberty : La demande tendant à se développer, parallèlement à la librairie de Marc baptisée Petits Papiers, nous avons ouvert une galerie éponyme sur le Boulevard Lemonnier. Un lieu entièrement dédié aux Arts de la bande Dessinée.

 

Pourquoi avoir choisi d’ouvrir une antenne à Paris?

H&B : L’accueil du public à l’ouverture de notre première galerie à Bruxelles a été un succès ! Ce lieu répondait à une demande qui n’existait pas jusqu’alors que ce soit à Bruxelles ou à Paris.

Aujourd’hui on dénombre beaucoup de galeries d’originaux mais à l’époque c’était une initiative marginale. La bande dessinée n’était absolument par reconnue comme de l’art. Paris étant une place incontournable, il nous paraissait indispensable de pouvoir présenter le travail des artistes avec qui nous collaborions aux collectionneurs parisiens mais également aux étrangers présents à Paris. Nous avons donc décidé d’ouvrir une galerie, rue Saint Honoré en 2009, nous permettant d’exposer à la fois auteurs classiques, jeunes dessinateurs et artistes issus de la Bande dessinée.

 

 

 

 

 

En 2012, vous rejoignez le Sablon à Bruxelles, pourquoi ce choix ?

H&B : Face au succès grandissant nous avons fait le pari d’ouvrir un nouvel espace dans le quartier des antiquaires du Sablon pour s’inscrire dans le parcours de galeries et être plus proche des collectionneurs et des amateurs d’art.



Quelles étaient alors vos intentions ?

H&B : En choisissant de nous implanter au Sablon, notre intention était de décloisonner les genres tout en inscrivant la Bande Dessinée comme discipline artistique à part entière, au même titre que la peinture, la sculpture ou encore la photographie. Avec ce nouvel espace de 300 m2 nous souhaitions ouvrir le dialogue entre la Bande Dessinée et la création contemporaine en organisant des expositions croisées Philippe Druillet / Hervé di Rosa – Peter Klasen / Alex Varenne – Ricardo Mosner / Kiloffer – Claude Viallat / François Avril. La même année, nous inaugurions, au couvent des Cordeliers à Paris, l’exposition « Quelques instants plus tard… ». Un projet qui rassemblait des œuvres inédites réalisées à 4 mains par 40 auteurs mythiques de Bande Dessinée et 40 figures majeurs de l’art contemporain.

 

Quelles ont été les réactions des auteurs de Bande Dessinée lorsque vous avez ouvert au Sablon ?

H&B : Ils étaient très enthousiastes ! Nous étions les premiers à leur proposer un espace d’exposition de 300m2 consacré non pas uniquement à l’exposition de planches originales mais également destiné à accueillir des recherches plus personnelles. Libérés de la contrainte de la case ils pouvaient s’exprimer sur des grands formats, initier des collaborations et envisager des projets artistiques ambitieux en marge de ce qu’offre le monde de l’édition.

 

Quel fut l’accueil du monde de l’art contemporain ?

H&B : Les artistes d’art contemporains ont également été sensibles à nos propositions. La bande dessinée exerce un pouvoir évocateur qui a nourri l’œuvre de beaucoup d’entre eux. L’univers des collectionneurs quant à lui était plus retissant à cette nouvelle approche. Nous avons observé que les collectionneurs de bande dessinée s’intéressaient à la création contemporaine, là où les collectionneurs d’art contemporain été plus réfractaires. Cependant les lignes sont progressivement en train de bouger.

 

Pour quelles raisons participez-vous à des foires d’art ?

H&B : En tant que galeristes notre rôle est de soutenir nos artistes en présentant leurs travaux au delà des murs de nos galeries. Des foires comme la Brafa, Art Paris Art Fair ou encore Drawing Now sont pour nous des opportunités de continuer à éveiller de nouvelles sensibilités de collections et d’œuvrer sans relâche à la reconnaissance de la Bande Dessinée comme discipline artistique à part entière.

 

 

 

 

Vous exercez également en temps qu’experts auprès de maisons de vente aux enchères, comment avez-vous débuté ?

H&B : Nous étions pionniers dans le marché des originaux alors que la spéculation ne s’y intéressait pas encore. Il faut attendre le record en vente publique de la double planche du Sceptre d’Ottokar d’Hergé en 1999 pour voir l’intérêt des maisons de ventes se manifester, booster par hausse des prix de +61% entre 99 et 2001. Dans un tel contexte, les maisons de vente recherchaient des experts, et nous étions très peu à l’époque, capables de répondre à cette nouvelle demande du marché en réalisant des ventes de qualité. Nous avons débuté en 2009 avec la Maison de ventes MILLON. Depuis nous organisons chaque année des ventes courantes et des ventes de prestiges.


Comment analysez-vous ce marché ?

Aujourd’hui, l’engouement pour la bande dessinée est des plus forts, les prix progressent encore mais on sent une régulation du marché. Celui-ci suit la même évolution que la photographie : d’abord une acceptation en tant qu’art ; ensuite une période où tout se vend à des prix déraisonnables et enfin, un marché qui se structure autour des vraies valeurs artistiques. Aujourd’hui les prix les plus élevés concernent les dessinateurs aux réputations bien assises. Les images les plus courues et les plus chères sont celles des grands classiques : HERGÉ, André FRANQUIN, Albert UDERZO, Enki BILAL, MOEBIUS, Milo MANARA, Marcel GOTLIB...

L’ouverture de cet espace, place du Châtelain, marque une nouvelle étape dans votre évolution ? Qu’est ce que cela représente pour vous ?

H&B : L’ouverture de cet espace est l’aboutissement d’une démarche entreprise il y a plus de 30 ans, celle de contribuer au rayonnement de l’art de la Bande Dessinée. Dans cette continuité, il nous semblait important de créer un lieu d’échanges et de rencontres entres les auteurs, les artistes, les collectionneurs, les éditeurs mais aussi les amateurs. Nous avions envie de rejoindre un quartier plus dynamique. Ixelles aujourd’hui est le centre de la vie culturelle de bruxelloise où se pressent étudiants, artistes et intellectuels. Un univers cohérent avec les nouveaux projets que nous souhaitons développer : lancements d’albums, résidence d’artistes, performances ou ventes aux enchères.

 

Vous conservez néanmoins une présence Place du Sablon?

Oui en effet nous conservons notre « Shop » qui fait face à la galerie Tintin. Cette vitrine sera consacrée aux œuvres sérielles et objets dérivés de bande dessinée.



Publié le 29/08/2018.


Source : Bd-best


Fabrice Le Hénanff infiltre Wannsee et les coulisses de la solution finale : « le papier devait rester marqué, la couleur l’imprégner pour en faire resurgir les fantômes »

Sans arme mais avec la haine et la violence des mots, c’est ainsi que s’est tenue la conférence unilatérale de Wannsee. Celle-là même que, près de 80 années plus tard, Fabrice Le Hénanff a infiltrée, y jouant les espions, les souris invisibles au coeur de l’état-major de l’horreur sans perdre une miette de ce qui se racontait… et allait bientôt se matérialiser en l’un des plus grands monstres que le siècle dernier ait connu: la solution finale. Dans le labyrinthe de ce huis clos qu’est la villa Marlier, le temps d’une réunion expéditive pour envisager l’étape suivante (et d’où l’humanité ne reviendrait plus) que réservait les Nazis aux Juifs, Fabrice Le Hénanff de son style flamboyant et martyrisé a trouvé son chemin pour mener à 2018. Une époque contemporaine qui semble ne rien avoir appris de ses erreurs et continue à se voiler la face et les faux-semblants dans l’utilisation des mots pour caractériser des foules d’hommes et de femmes en détresse. Quand on parle de « centres de tri » et de « question des migrants ». D’un pan à l’autre de l’histoire, nous avons fait le bond avec Fabrice Le Hénanff. Interview pour que la mémoire, même lancinante de douleur, triomphe de l’ignorance.

 

 

 

 

 

 

 

© Le Henanff chez Casterman

 

Résumé de l’éditeur : Wannsee, banlieue de Berlin, le 20 janvier 1942. Quinze hauts fonctionnaires du Troisième Reich participent à une conférence secrète organisée par les SS. En moins d’une heure trente, ils vont entériner, et organiser, le génocide de millions de Juifs.

 

 

 

 

© Le Henanff chez Casterman

 

Bonjour Fabrice, c’est aujourd’hui que paraît Wannsee, un album qui me paraît éminemment important. Comment vous sentez-vous ?

Bien mais c’est vrai qu’il y a de la fébrilité, de l’inquiétude. Jusqu’ici, je n’ai pas eu de retour hormis les journalistes qui m’ont interviewé, aujourd’hui, et à qui j’ai demandé comment ils avaient trouvé cet album. Leurs retours sont bons. Après, vous savez, il y a des albums qui ont de très bonnes critiques qui ne se vendent pas et d’autres qui se font démonter par la presse mais partent comme des petits pains. C’est un mystère, on verra comment cet album est reçu.

 

 

 

 

© Le Henanff chez Casterman

 

Avec cet album, vous revenez en tout cas à un sujet que vous affectionnez : la seconde guerre mondiale. Vous entrez dans une brèche qui parle forcément de la guerre mais aussi d’autres choses.

Le lecteur pourrait très bien se dire : encore un ouvrage sur la guerre, sur le conflit. Moi, je ne vois pas cet album comme ça, ce n’est pas LA guerre mondiale en tant que telle. C’est un aspect de celle-ci, un autre épisode, une autre finalité, un autre drame.

 

 

 

 

© Le Henanff chez Casterman

 

Ce sujet, je l’avais dans un coin de ma tête. Je le traînais sans être jamais parvenu à trouver le point d’accroche. Je retournais dans tous les sens cette phrase factuelle : la solution finale a été mise en place lors de la conférence de Wannsee par quinze hauts-fonctionnaires, le 20 janvier 1942. Tout était là mais je devais trouver le moyen de tenir 80 planches autour d’une table de discussion. Et, surtout, parvenir à ce que le lecteur ne la quitte pas en cours de route.

D’autant plus que dans cette conférence, les quinze individualités autour de la table se sont, à peu de chose près, fondues dans la voix collective. Il n’y a pas eu de remous, la réunion n’a pas tiré en longueur et tout ne semble être, au final, qu’une simple formalité…

En résulte un texte de 15 pages qui m’a servi de boîte de travail mais qui n’était pas suffisant que pour tenir les 80 planches en question. Il me fallait apporter d’autres éléments. Puis, se posait la question de la représentation de ces quinze hommes. Le dessin à la couleur ne fonctionnait pas. J’ai donc opté pour un rendu tirant plus vers le sépia.

 

 

 

 

© Le Henanff chez Casterman

 

Et vous êtes, j’ai l’impression, un cran graphique au-dessus de ce que vous nous aviez proposé jusqu’ici.

C’est la suite, pas forcément logique. Une étape importante. Casterman m’a ici poussé à me sortir les mains des poches, à y aller. Wannsee, je le vois comme un album spécial, avec un graphique lui aussi spécial. Je pense qu’il va être important pour la suite. Il y aura un avant et un après. C’est un album plus crayonné, au traitement plus léger pour mieux plonger vers les ténèbres. À la réflexion, je pense que je me rapproche des caméléons dont il était question dans mon premier album. Dans le sens où j’ai essayé de trouver une réponse graphique à chaque album. La peinture dans H.H. Holmes, l’hyper-réalisme dans Westfront et Oostfront…

 

 

 

 

© Le Henanff chez Casterman

 

Ici, il m’a fallu du temps pour trouver la bonne façon de faire. Sans encrer, je ne suis pas bon dans cet art. Mais là où je palliais les défauts de mon dessin par la couleur; j’ai voulu, dans Wannsee, le remettre en avant, ne pas le masquer.

Sur cet album, signe du ciel pour tenter de ramener ces (in)humains à la raison ?, on a l’impression qu’il pleut continuellement.

J’ai hachuré les originaux, les cases ont été martyrisées par mon crayon, avec l’aide de pointes très dures, les plus dures possibles. Si je m’aventurais dans un tel récit, le papier devait en rester marqué. L’empreinte devait impacter le dessin et la couleur rentrer dans la griffure, pour l’imprégner et en faire resurgir comme un fantôme.

 

 

 

 

© Le Henanff chez Casterman

 

Tous les hommes à cette table sont des fantômes, ils sont là, font acte de présence mais pas de bravoure. Tous sont subordonnés aux décisions d’Heydrich. Tous sauf un, dans votre récit :  Kritzinger.

Oh, vous savez, il s’est couché comme les autres mais pour faire durer la sauce je devais y glisser un peu d’opposition, un ressort, mon poil-à-gratter. En réalité, il ne sait rien passer et, quand bien même, Heydrich aurait dit : fermez-la !

Les rapports sont pires, en fait. Ils relatent les initiatives prises par certains participants de cette réunion face à des commanditaires qui n’en attendaient pas tant mais qui ont peut-être eu aussi peur que chacun essaie de se tirer la couverture à lui. L’idée de cette réunion, c’était d’accélérer le mouvement après certains fiascos connus notamment sur le front de l’est.

 

 

 

 

© Le Henanff chez Casterman

 

La villa Marlier de Wannsee, près de Berlin, servait donc de huis clos dans votre album. Encore fallait-il varier les angles, les images pour ne pas lasser. Et en sortir, quand même un peu.

Ça me tenait à coeur de sortir de cette maison maudite. C’est en effet tout ce qu’il y a de plus huis clos: une salle, une table autour de laquelle se concentre l’album. Il s’agissait de varier les plans mais aussi de créer quelques coupures. Le début de l’album permettait l’arrivée et la présentation des personnages, s’enchaînaient la mise en place de la situation et une première pause. On sort, on fume une cigarette et j’en profite pour raconter la Shoah par balles. La réunion ne sert de toute façon à rien, tout est écrit et on s’en fiche du consentement des uns et des autres. Il m’importait aussi de parler de la question des métissages également abordée lors de cette conférence. Quant à Auschwitz, il n’y a pas de preuve qu’ils aient parlé de ça.
Projet de couverture abandonné

 

 

 

 

© Le Henanff

 

 

Lors d’une de ces pauses dont vous profitez pleinement pour nous extirper ailleurs et renforcer un peu plus votre pouvoir graphique, il y a cette planche sublime et glaçante bâtie comme une étoile juive et illustrant toute l’horreur de cette guerre.

Cette planche m’a donné du fil à retordre. À la base, il devait y en avoir plus mais c’est la seule qui soit restée. Hormis la composition, c’est le seul symbole de tout l’album pour les Juifs. Et une étoile jaune un peu plus loin. Il y avait tellement de croix gammées qu’à un moment je devais montrer la victime…

 

 

 

 

© Le Henanff chez Casterman

 

Celle que les quinze hauts-fonctionnaires du parti nazi ont chassée, noyée sous des termes techniques et jouant avec les mots pour faire passer comme du petit-lait le sinistre plan d’extermination. Et quand on entend, encore aujourd’hui, parler de la « question des migrants » et de « centres de tri », je me dis qu’on n’a rien compris.

C’est tout à fait ça et c’est étonnant. Mon album arrive comme une piqûre de rappel, à temps, à point, mais je ne sais pas si elle servira. Après les Juifs, il y a eu les Bosniens, les Arméniens… Ça ne s’appelait plus la Shoah mais le massacre continue. Aux suivants…

On parle de jouer sur les mots, quitte à appeler un chat, un chat et un rat, un rat, vous faites intervenir ces deux animaux le temps de plusieurs planches.

 

 

 

 

© Le Henanff chez Casterman

 

Là aussi, ils me permettaient de sortir de table, de quitter la complaisance et d’avoir d’autres vues, d’autres pièces à explorer. En plus, avec une dimension symbolique, certes pas des plus fines. Cette idée m’est venue vers la fin de l’album, en me souvenant du film Pour l’exemple que j’avais vu il y a très longtemps et dans lequel des soldats anglais, dans leurs tranchées, organisaient le procès d’un rat qu’ils accusaient de leur voler leur nourriture, de les contaminer, de souiller leurs affaires, etc. Le timing était le bon et je pouvais intégrer à ma grande histoire une autre plus petite, avec cette symbolique un peu lourdingue, du chat chassant le rat et parvenant à l’attraper. Ma crainte étant qu’il me reste assez de pages pour aborder la question des métisses.

 

 

 

 

 

Avoir autant de monde autour d’une table, c’est compliqué à gérer ?

Oui et non. Certains ne sont que des figurants. Je n’ai besoin que de certains pour faire vivre le débat dirigé par deux acteurs : Heydrich et Eichmann. Les autres sont des figurants mais entraînent tout de même la difficulté de leur mettre un visage.

 

 

 

 

© Le Henanff chez Casterman

 

Dans ce « joli » petit monde, ce n’est pas trop dur de passer autant de temps de création ?

À chaque fois que je fais un album, je me lève avec, je mange avec, je me couche avec et je rêve avec. Il m’a fallu douze mois pour dessiner Wannsee et deux ans pour l’écrire. Si les premiers mots étaient lourds, tout s’est mis à couler de source avec le dessin. Hormis le rat qui est venu plus tard, j’ai eu beaucoup de réponses à mes questions.

Et la couverture ?

Vaste sujet, également. J’ai soumis énormément de propositions qui ont été refusées par Casterman. À cause de leur violence, de leur horreur. Puis, je suis tombé sur la p. 25, ce qui est pour moi un des moments les plus importants : la table de décision, au premier plan et Auschwitz en fond. Casterman en a refait un montage, et Auschwitz a laissé sa place à la villa. C’était plus discret. En fait, pour pouvoir mettre ma planche avec l’étoile juive, j’ai fait des concessions sur la fin et la couverture. En tout cas, sur celle-ci, je ne voulais pas qu’il y ait de croix gammées – bon, il y en a une petite sur un brassard. Même si ça fait vendre, à ce qu’il paraît. Si je vends 10% de livres en moins, on saura à quoi c’est dû (il rit).


En fait, là, je digère cet album qui fut exigeant. On parle souvent d’accouchement, de bébé quand on parle d’un album. Dans mon cas, avec Wannsee, ce fut plus une césarienne. Je n’ai aucune idée du public que trouvera ou pas cet album. On est parti sur un tirage bas, prudent, de 5000 exemplaires. Aura-t-il une vie après dans les écoles, les bibliothèques ? On verra. Toujours est-il que je suis heureux. Honnêtement, j’ai fait de mon mieux.

Pour la suite, vous revenez à un autre de vos thèmes fétiches, la peinture et ses grands représentants. Ici, Monet.

Quelles vacances ! Je reviens à la couleur, je me pose, autant financièrement qu’intellectuellement. Je peins et ça me repose. C’est assez compliqué de sortir d’un album comme Wannsee, ça laissera des traces.

 

 

 

 

© Le Henanff

 

 

 

 

© Le Henanff

 

Sinon, j’ai d’autres propositions de scénaristes. On verra, selon mes envies, quels projets me plairont à travailler.

Merci beaucoup Fabrice !

 

 

 

 

 

Propos recueillis par Alexis Seny

 

Titre : Wannsee

Récit complet

Scénario, dessin et couleurs  : Fabrice Le Hénanff

Genre: Historique, Huis clos, Politique

Nbre de pages: 88

Prix: 18€



Publié le 13/07/2018.


Source : Bd-best


Marini règle ses contes avec le prince charmant de Gotham : « Un Batman plus taciturne, qui pourrait être joué par Clint Eastwood »

Malgré toutes les sauces auxquelles s’est accommodé le chevalier noir, on en demande encore. Toujours plus. Car Batman, de ses origines à aujourd’hui, a toujours su garder sa classe et sa force de fascination, soignant ses entrées, de cases en cases, de main en main, sur tous les continents. Et le vieux n’est pas en reste. Après un premier volet remarqué, Marini a rallumé le bat-signal dans un monde fort sombre (et qui aurait pu l’être encore plus avec un Bruce Wayne soupçonné – à tort, évidemment – de viol, comme voulait le faire à la base l’auteur franco-belge auquel le comics va comme un gant, une seconde nature) pour la deuxième partie de son Dark Prince charming. Un conte défait dans lequel le Joker fait office de vilaine marraine autour de l’enlèvement d’un enfant mais aussi de second héros équilibrant le jeu avec un Batman déchaîné. Goddamn… Gotham. 

 

 

 

 

 

 

 

 

@Enrico Marini chez Dargaud/DC Comics

 

Bonjour Enrico, ça y est, il y a un signal lumineux dans le ciel, votre Batman trouve sa conclusion. Mais Batman, qui est-il pour vous ?

C’est Bruce Wayne (il rit). Un des héros de mon enfance et un grand cadeau, merveilleux qu’on m’a fait. Dargaud et DC m’ont offert cette chance unique de jouer mon Batman. C’est d’autant plus incroyable que, quand j’étais petit, tous les enfants que je connaissais voulaient être Batman, avec ses gadgets, ce sens du combat contre le Mal. Batman, c’est une sorte de Zorro. Il nous permet de nous amuser tout en combattant un méchant.

Bien sûr, si les histoires portent son nom, il n’y a pas que lui qui entre en compte dans l’ADN de celles-ci.

En effet, au-delà de la personnalité charismatique de Batman, il me permettait de rentrer dans un décor comme Gotham qui me permettait de m’exprimer plus que d’habitude. Batman, plus que son personnage et justicier principal, c’est tout un univers qui me parle beaucoup. Plus que d’autres, c’est sûr. Et, si je suis fasciné par Spiderman, le côté sombre amené par Batman est encore plus fascinant. C’est lui, dans le monde du comics, qui a les meilleurs adversaires.

 

 

 

 

@Enrico Marini lors du Bat Concert

 

À cela s’ajoute l’absence de super-pouvoir. C’est ce qui porte l’intelligence, le besoin de gadget. Et pas mal de facettes à découvrir au fil des aventures de ce détective.

Votre version vous a-t-elle permis d’en savoir plus sur ce personnage ?

Non, ma version, je la connaissais, j’avais toutes les informations. Je me suis basé sur mes références, mes classiques de gamin. Ceux qui m’ont rendu quasi-intime avec ce super-héros. Tant les versions de Neal Adams et Denny O’Neil que celle de Kevin Nolan… Puis, plus tard, Frank Miller, Année 1, Killing Joke.

J’aime cette version de Batman, mur, sombre, plus viril et également plus délictuel. J’ai aussi aimé découvrir ce personnage comme introverti.

 

 

 

 

@Enrico Marini

 

Puis, il y a le Joker.

Alors, lui, je ne pouvais pas m’en passer. Mon histoire est autant une histoire de Batman que du Joker. C’est un acteur, en totale opposition avec un Batman plus taciturne, qui pourrait être joué par Clint Eastwood, d’ailleurs. Le Joker, lui, est dans la représentation, il a une façon de bouger bien à lui, et évolue d’un côté plus humoristique à l’autre, complètement psychopathe. Il est capable de moments de tendresse, de mélancolie mais aussi des pires atrocités. En fait, il change de personnage toutes les cinq minutes. C’est là que j’ai pris le plus de plaisir. J’espère qu’il surprendra le lecteur, mon Joker.

 

 

 

 

@Enrico Marini

 

J’espère que le public sera séduit par la version que j’en ai. J’ai tenté de trouver des facettes nouvelles tout en ne déviant pas de la trajectoire des histoires classiques du chevalier noir. Les bases restent, j’ai essayé d’amener des touches personnelles.

 

 

 

 

 

 

@Enrico Marini

 

Des touches personnelles, partout et tout le temps : à l’inverse de 99,9% des comics où toutes les étapes de création sont distribuées entre des scénaristes, des dessinateurs, des encreurs, des coloristes et que-sais-je-encore, vous avez tout fait de A à Z. C’était la condition pour que ce Batman vous appartienne totalement ?

J’ai tout fait et même plus. Même le lettrage. C’est une folie. Si je raconte ça à des Américains, ils vont être morts de rire. En effet, eux, ils sont facilement à cinq sur un même projet. Ici, j’ai aussi fait le layout et la maquette. C’était un gros boulot mais ce fut plaisant. Comme ces contacts avec les Américains, avec Dargaud que je connaissais déjà, tout le monde était inclus. Bon, il y a eu énormément de mails, dans tous les sens, des Skype.

 

 

 

 

 

@Enrico Marini chez Dargaud/DC Comics

 

Et, au final, voilà, c’est déjà fini. Après un an et demi très intense, l’intégralité du bébé est en librairie.

Et aux États-Unis ?

Je vais y aller cet été, participer à la convention de San Diego, accompagné un peu ces deux albums. Je me rendrai ainsi compte de l’accueil qui lui a été réservé. Puis, il faudra un an pour que je puisse faire un vrai bilan.

 

 

 

 

@Enrico Marini chez DC Comics

 

Vous aurez donc proposé 126 planches, c’est beaucoup et peu à la fois. N’avez-vous pas eu de frustration à ne pas utiliser certains personnages ? Et ce, même si vous en faites déjà intervenir beaucoup.

126 planches, c’est un an et demi. La couleur directe m’a pris du temps, aussi. Mais je pense que l’histoire était suffisante que pour ne pas la rallonger. Une fois que j’ai eu l’idée de base, je l’ai posée, une fois que j’avais décidé de faire une histoire qui soit autant celle de Batman que du Joker, le scénario a été très vite. Mais je l’ai laissé murir deux ou trois mois.

 

 

 

 

@Enrico Marini chez Dargaud/Dc Comics

 

Si, un jour, je reviens à Batman, je ne veux en tout cas pas d’une longue série, quel que soit le sujet. Je ne suis pas un homme de longue série. Bon, j’aimerais encore faire deux ou trois albums des Aigles de Rome, j’ai de plus en plus de mal à réaliser les Scorpion. Aujourd’hui, je suis plus un homme de one-shot. Soixante pages, ce n’est pas assez, mais un peu plus, cent ou cent vingt, ça me satisfait.

Vous n’êtes pas le premier, pas le dernier, à vous accaparer un super-héros et à passer outre-Atlantique. De quel artiste, aimeriez-vous voir un Batman ?

Oh, ce n’est pas obligé que ce soit un Batman. Il y a Hulk, le Punisher… C’est vrai qu’il y a beaucoup d’Européens, surtout des Italiens et des Espagnols qui s’illustrent dans le monde du comics. Je ne suis pas le premier Français à m’y aventurer. Peut-être le premier à le faire tout seul. L’essentiel, je crois, c’est d’être passionné par le super-héros qu’on anime. J’espère être parvenu à faire passer ça. C’était un challenge.

Sinon, allez, un Batman par Mathieu Lauffray, ça pourrait être vraiment bien. C’est fascinant ce qu’il arrive à faire. Son langage, son style fait pour ça.

Ce samedi, vous présentiez, en conclusion d’une après-midi sous le signe de l’homme chauve-souris, le Batman de Leslie H. Martinson et Ray Kellogg avec Adam West. Que représente ce film pour vous ?

Je dois avouer que j’ai été plus influencé par ceux de Burton et Nolan. Mais ce film, c’est cartoonesque et amusant, fun, c’est une chouette parodie. C’est culte, quoi !

 

Propos recueillis par Alexis Seny

 

Titre : Batman – The Dark Prince Charming

Tome : 2/2

Scénario, dessin et couleurs : Enrico Marini

Genre : Comics, Thriller, Action

Éditeur : Dargaud & DC Comics

Nbre de pages : 72

Prix : 14,99€



Publié le 11/07/2018.


Source : Bd-best


Wannsee : « Le bourreau tue toujours deux fois, la seconde fois par l’oubli. » Elie Wiesel


À l’occasion de la sortie de l'album Wannsee (aux éditions Casterman), Fabrice Le Hénanff répond aux différentes questions posées par notre rédaction.


D’où vient l’idée de faire cet album sur la conférence de Wannsee ?

 
J’avais cela dans la tête depuis plusieurs années, cela venait du fait que dans les manuels scolaires cette conférence est résumée en une seule phrase « La solution finale a été décidée lors d’une conférence à Wannsee le 20 janvier  1942 » et cela s’arrête là. Plusieurs questions : Wannsee c’est où ?, une conférence avec qui ?,  pendant combien de temps ?,  quels en sont les participants ? L’idée c’était de savoir ce qu’avait été cette conférence et en quoi avait-elle été décisive au niveau de la solution finale.  J’ai pensé à fouiller autour de cela et c’est de cette façon que l’album a débuté.

 

 

 

La villa Marlier à Wannsee.

 

C’est un album qui traite du plus grand génocide ayant eu lieu au XXème siècle, comment l’avez-vous abordé ?

 
Plusieurs problématiques sont apparues  pour faire cet album : comment représenter une réunion, à huis clos en l’occurrence, sur quatre-vingts pages ?   Comment tenir quatre-vingts pages autour d’une table ? Pouvoir mettre un visage sur les différents protagonistes réunis autour de cette table ? Pour ce dernier point, ce fut une grande difficulté, car hormis Adolf Eichmann et Reinhard Heydrich,  les autres sont de parfaits inconnus du grand public. Il faut être vraiment un historien pour savoir qui étaient les participants qui étaient simplement des fonctionnaires et dont on possède très peu de représentations. Vu le caractère  secret de la réunion, il n’y  a aucune photographie de celle-ci. Soixante-quinze  ans plus tard,  l’ensemble des protagonistes ont été identifiés mais en moyenne sur chaque personne il y avait qu’un seul portrait, ce qui n’a pas facilité le travail.

 

 

 

 

© Le Hénanff - Casterman.

 

 

 

Avez-vous reçu des réactions de la communauté Juive vis-à-vis de l’album ?

 
Non, l’éditeur l’a présenté au Mémorial de la Shoah à Paris qui en a fait une lecture avant la publication. À juste titre, l’éditeur pouvait avoir des réticences et se poser des questions par rapport à cet album. Ils l’ont lu en tant qu’historien et non en tant que lecteurs BD, ils ont eu un regard sur le travail effectué et non sur les dessins proposés. La réponse a été que le travail était sérieux et qu’il n’avait pas  matière à polémiquer sur le sujet.

 

 

 

Lettre de convocation envoyée à Luther pour la conférence de Wannsee.

 

 

 

La galerie des protagonistes placée à la fin de l’album version BD ?

 
Dès la conception du livre, il y avait une volonté d’inclure une partie dossier historique à la fin de l’album. Lorsque j’ai parlé de dossier, Casterman pensait à un dossier photographique. Quand je me suis attelé à la tâche, mon idée était de rester dans le cadre de l’album. Comme j’avais représenté les personnages de façon dessinés, nous avons décidé de continuer dans cette optique pour illustrer le devenir de chacun des personnages en faisant le bilan du reste de leur vie montrant qu’aucun des survivants de la Seconde Guerre mondiale n’avaient  vraiment été inquiétés. Le dernier est mort en 1987 aux Etats-Unis. Pour ma part, je considère l’album comme une BD documentaire.

 

 

 

 

Adolf Eichmann en uniforme SS (1942)

 

 

 

 

Qui a guidé le choix pour la préface de l’album ?

 
On voulait une préface mise en garde. On a eu l’idée de contacter Didier Pasamonik car il avait déjà travaillé sur le sujet en organisant une exposition sur la Shoah et la bande dessinée.  On lui a proposé de faire une préface afin de balayer certaines idées avant d’entrer dans le vif du sujet. C’est une sorte d’avertissement où il fait aussi le point sur l’ensemble des albums ayant traité du sujet.  Il n’y en a pas énormément, le sujet n’étant pas des plus faciles à aborder. L’ensemble des albums parlent de la déportation et de l’extermination, je pense que Wannsee complète ce tableau car c’est une des étapes avant la solution finale.


Avez-vous été confronté à des propos négationnistes  et révisionnistes à la suite de cet album ?

 
J’ai vu quelques mots passés sur le net. Je n’en ai que faire. Si ces gens restent dans le déni, c’est leurs problèmes, je pense qu’il y a assez de preuves comme cela.  Si ces gens pensent que la terre est plate et que l’on n’a jamais été sur la lune, c’est leurs affaires.

 

Si vous aviez la possibilité d’effectuer une modification à l’album, laquelle ?

 
Je ne sais pas, pour l’instant je suis en train de le digérer. Peut-être sur l’entame de l’album, celui-ci commence par du crayonné léger et plus on avance dans l’album, plus celui-ci devient noir. La réunion commence à la page vingt-deux, je reprendrais les vingt premières pages pour tenter de rééquilibrer le dessin. Malgré tout je suis satisfait du résultat et la transition se fait naturellement.


Personnellement, j’ai vu un autre projet de couverture circuler sur le net  incluant l’entrée d’Auschwitz. Comment s’est déroulé le choix de la couverture ?

 
Au départ, l’éditeur ma présenté une version rouge avec l’entrée du camp d’Auschwitz au-dessus. Pour moi, c’était cela mais ensuite la sortie n’a pas été évidente et j’ai dû faire des concessions. Je l’ai remplacé par une vue de la villa pour faire plus classique. Pour moi, c’était l’autre couverture  mais c’est comme cela.

 

 

 

 

© Le Hénanff - Casterman.

 

 

 

Quels sont vos prochains projets ?

 
Je travaille actuellement sur un album biographique pour le musée de Giverny concernant une journée de la vie du peintre Monet.  Sinon sur un autre projet qui me tient à cœur concernant une des dernières missions attribuée à la Luftwaffe. Tout dépend du succès du nouveau-né.

 

Propos recueillis par Alain Haubruge.
 
Titre : Wannsee


Scénario et dessin  : Fabrice Le Hénanff


Couleurs : Fabrice Le Hénanff


Genre: Histoire, Guerre


Éditeur: Casterman


Nbre de pages: 88


Prix: 18,00€


ISBN : 9782203149632



Publié le 27/06/2018.


Source : Bd-best


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