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Interview Jérôme Hamon - Première partie : Green Class
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Interview Jérôme Hamon - Première partie : Green Class

 

 

 

 

             Une nouvelle génération de scénaristes débarque depuis quelques années sur la planète BD. Entre autres, Carbone, Kid Toussaint ou Thierry Gloris développent des univers divers et variés. Dans ce nouveau souffle, il y a le très prometteur Jérôme Hamon dont la nouvelle série Green Class est un des événements de ce début d’année 2019. BD-Best l’a rencontré pour vous.

 

 

 

 

 

 

Bonjour Jérôme, alors comme ça, on est parti en classe verte quand on était petit et on n’en garde pas que des bons souvenirs ?

 

Même pas. Je n'en ai que des bons souvenirs. C'est plutôt mon cerveau qui a fonctionné en se disant : “ Et si ça s'était mal passé ? “.  

 

Green Class raconte l’histoire de six adolescents canadiens coincés en Louisiane à cause d’un virus mortel transformant les humains en monstres végétaux. Pourquoi la Louisiane et pourquoi un « Survival » ?

 

Les spécificités du lieu nous parlent beaucoup, avec les mangroves entre autres. Mais il y a d'autres raisons que l'on découvrira au tome 2. Quand j'écris des histoires, j'aime bien voyager et sortir de mon quotidien. J'habite en Bretagne, j'adore la Bretagne, mais j'aurais eu moins cette impression de dépaysement. En la  projetant aux États-Unis, c'est une façon de rêver. Si j'arrive à me laisser transporter par l'histoire, il y a des chances que le lecteur aussi.

 

Chacun des 6 élèves du groupe a un caractère bien déterminé. Noah, infecté par le virus, est un Quasimodo qui essaye de maîtriser sa condition de monstre.

 

Comme tout le monde, quand on a une attaque extérieure, on essaie de rétablir l'équilibre. Avant de maîtriser quoi que ce soit, il essaye de ne pas souffrir, de rester lui.

 

Sa sœur Naïa se découvre une âme de leader. Elle va prendre les choses en main et endosser un rôle à la Rick Grimes (The Walking Dead).

 

Oui. Ce qui nous paraissait intéressant, c'était de ne pas aller vers les personnages trop caricaturaux, trop manichéen, de ne pas tomber dans le cliché. On a essayé de garder un côté hyper réaliste dans les personnages. Quand j'étais adolescent, tous les gamins réagissaient un peu pareil. Si on avait vu un zombie sortir d'un cimetière, on se serait tous barrés en courant. Personne n’aurait osé l'affronter.

Comme dans beaucoup de groupes, il y a les leaders nés et ceux qui le deviennent. On s’est demandé tout au long de l'histoire pourquoi et comment les gens changent, quel impact ça sur eux, et quel impact ça a sur les autres.

 

 

 

 

© Hamon, Tako – Le Lombard

 

 

Linda reste par amour. Mais est-elle pour autant une ingénue ?

 

Quand on a créé nos personnages, on avait un attachement particulier à chacun d'entre eux. Ils nous étaient tous vraiment chers. Pour certains d'entre, et notamment Linda, on s'est aperçu que les gens à qui on faisait lire la BD, et en particulier nos éditeurs, n'avaient pas la même vision que nous du personnage. Ça m'a choqué. C'est vrai qu'au début c'était la plus caricaturale, un peu précieuse, la fille mignonne, superficielle. Mais nous, on savait qu'on ne voulait pas rester sur cette vision là. Ça nous a fait nous poser beaucoup de questions. Et c'est là qu'on a commencé à faire changer le personnage.

On ne pouvait pas mettre tous les personnages en avant au début. Chaque fois que l'on mettait l'un des personnages en avant, il tirait la couverture à lui. On a dû à chaque fois rééquilibrer les choses en réorientant l’histoire. C'était ainsi que les personnages se sont enrichis les uns les autres, au fur et à mesure des réécritures. C’est  ainsi que dans l'une des dernières réécritures Linda a pris les choses en mains. Il fallait qu'elle ait une vraie raison pour le faire.En tant que scénariste, il est toujours intéressant d'avoir cette liberté de pouvoir faire évoluer les choses et de se surprendre soi-même. Il est toujours important de ne jamais se contenter de ce que l'on a.

 

Sato & Lucas forment le duo Action & Réflexion. Si le premier est un fonceur, l’autre, au QI de 145, est plus cérébral.

 

Oui. Encore une fois, on a voulu leur donner à tous les deux des caractéristiques communes et leur donner des petites subtilités. L’un est vraiment intellectuel, l'autre est beaucoup plus intuitif. Des raisons vont faire que, à un moment, l’un va foncer plus que l'autre. Il est vraiment intéressant de voir en quoi ils se différencient.

 

Ça ne l’empêchera pas d’avoir du mal à se justifier dans une scène où ses camarades retrouvent Lucas un fusil dans les mains face à Noah.

 

Quand on a des personnages qui ne sont pas caricaturaux, il faut trouver un moyen de casser la dynamique du groupe. On s’est demandé ce qui pourrait créer une vraie rupture au sein du groupe et qui reste crédible. Au début de l'album, ils sont vraiment soudés. Ils restent pour aider leur pote. Qu'est-ce qui peut faire qu'à un moment donné la donne va changer ? Comment va-t-on faire évoluer le groupe qui n'a pas de raison objective de voler en éclats ?

Le plus intéressant n'était pas la rupture du groupe, mais de pousser les personnages dans leurs derniers retranchements, de chercher les raisons intrinsèques pour lesquelles les personnages étaient différents les uns des autres. On a voulu se laisser surprendre par les personnages, créer des personnages les plus riches possible, que le lecteur passe vraiment un bon moment. Pour que eux soient surpris, il fallait que nous on le soit aussi. C'est cela qu'on a cherché à faire en travaillant les personnages, en se demandant comment un personnage d’apparence superficielle comme Linda pouvait prendre les choses en main, ou comment un leader comme Noah peut se retirer.

 

Beth est plus spectatrice et commentatrice. C’est peut-être celle du groupe à qui le lecteur peut le plus s’assimiler.

 

Au début de l'histoire, Beth est celle qui paraît la plus ordinaire. Je me sens proche de ce personnage là. On se demande ce qu'on ferait à sa place.

 

 

 

 

© Hamon, Tako – Le Lombard

 

 

Graphiquement, on peut supposer qu’il y a eu plusieurs versions des infectés ayant muté. A quel moment, avec Tako, vous êtes-vous dit : « Là, on y est. On tient leur apparence. » ?

 

David a rapidement trouvé leur apparence. On le voit dans le cahier graphique en fin d'album. Une des premières recherches qu'il a faite sur les infectés a été la bonne. Quand on a commencé à aller un peu en profondeur dans l'histoire, comment notre histoire se différencie des autres histoires de zombies classique, on est assez rapidement arrivé à cet aspect végétal des choses.

 

Il y a dans l’album une ellipse de 34 jours. Est-ce que des choses importantes que l’on apprendra par flash-backs se sont passés pendant cette période.  

Oui bien sûr. En tant que scénariste, des périodes m'intéressent vraiment, d'autres m'intéressent moins. Plutôt que de diluer les scènes, on a préféré insister sur des moments clés. On a voulu présenter assez rapidement au lecteur une situation figée. On a voulu présenter aux lecteurs un récit assez frais, où ils se sentent surpris. On n'a pas voulu faire comme dans Walking Dead où la pandémie est un postulat de départ.

Au départ, on présente le groupe. Puis, on voit comment la situation dégénère. On a cherché le traitement le plus réaliste possible d'une situation de pandémie.

Dans un univers à la Walking dead, ce qui intéresse les créateurs c'est de présenter les zombies tout de suite. Dans un autre type de récit, l'important n'est pas le zombie en soi mais la contagion, comment elle se répand dans le monde. Les infectés sont juste des gens qui meurent. On a voulu se positionner entre les deux, décrire de façon réaliste comment une sorte de zombie arriverait sur Terre.

 

La dernière scène est digne d’un grand blockbuster hollywoodien. As-tu conçu ton scénario comme un film ?

 

Oui. J'aime bien construire chaque tome de mes histoires comme étant une histoire à part entière, avec un début, une fin, et une succession de complications qui font l'histoire.

 

Le cliffhanger final laisse augurer d’un deuxième épisode dans lequel nos héros seront au cœur du danger.

 

Dans le tome 1, on a voulu plonger les lecteurs dans la même situation que les protagonistes qui découvrent la pandémie. Quand le tome 2 démarre, la pandémie est installée depuis une quarantaine de jours. Ça va être une autre paire de manches.

 

 

 

 

© Hamon, Tako – Le Lombard

 

 

Comme dans tout « survival », le récit n’est qu’un prétexte à l’analyse des rapports humains. Au fond, on n’est pas loin d’une histoire romantique.

 

Je suis quelqu'un de très nostalgique. David aussi. Nous sommes dans une histoire où l'humanité est très importante. Nous ne voulions pas d'un récit d'action caricatural. Ce qui nous intéressait, c'était de mettre en avant des personnages et de les faire vivre.

 

La zone infectée se trouve barricadée par un mur infranchissable. Inévitablement, on pense à Donald Trump. As-tu voulu inscrire délibérément ton récit dans l’Amérique de Trump ?

 

Oui. Lorsque nous avons eu l'idée de murer les zones, notre éditeur nous a suggéré de rendre cela crédible. Et nous avons implanté notre récit là-dedans.

 

Evidemment, on a envie de ranger Green Class dans sa bibliothèque à côté de « Seuls ». Cette série fait-elle partie de tes influences ?

 

Oui, elle fait partie de nos influences, et notamment pour s'en éloigner. En tant qu'auteur, j'ai envie de raconter des choses, mais je n'ai pas envie de raconter des choses qui ont été déjà faites.  Évidemment, la série “Seuls” a été une de nos références dans le genre, et nous avons essayé de nous en démarquer. Une fois que nous avons choisi notre thématique et notre univers, nous nous sommes demandés ce qui existait déjà, quelles pourraient être les références du lecteur. On a alors essayé de le surprendre en cherchant ce qu'on avait de nouveau à raconter dans le thème.

 

 

Côté littérature, cinéma et télévision, quelles ont été tes sources ?

 

On a plutôt cherché nos sources en termes de narration et d'écriture. Depuis quelques années, les formes de narration des séries télévisées ont énormément évolué. On a voulu s'inspirer de cela.On a cherché à créer un récit intimiste de grande ampleur avec des moyens de blockbuster. On a voulu rester à une petite échelle, et ne pas lorgner vers les Marvel. On voulait que les lecteurs vivent l'histoire à côté des personnages. On s'est intéressé à la structure du récit, la façon de présenter les choses, de faire évoluer les personnages.

Quand les séries télévisées sont  redevenues à la mode, j'étais un peu réticent sur le fait qu'il soit intéressant de suivre des personnages pendant plusieurs saisons et des dizaines d'épisodes. C'est colossal. Mais à partir du moment où les situations sont bien exploitées, ce genre de narration est naturel. On a voulu s'autoriser à faire ça avec Green Class.

Une fois qu'on s’habitue aux séries télés, lorsque l'on regarde un film, on a l'impression de rester sur sa faim.

Lorsque l'on regarde en film l'adaptation d'un livre que l'on a lu, on est déçu, parce qu'au cinéma on est obligé d'être très elliptique.

Les séries permettent de retrouver les bases des histoires, des espaces d'expression assez grands sur lesquels en tant que créateurs on à la place de raconter des choses, comme au temps des feuilletonistes dans les journaux à la fin du 19e siècle.

Aujourd'hui, raconter une histoire en trois tomes est un peu frustrant. Je l'ai fait, mais lorsque l'on développe un univers, c’est (synonyme de frustrant).

 

 

 

 

© Hamon, Tako – Le Lombard

 

 

Il y aurait même un côté enfants perdus de Peter Pan dans Green Class.

 

Il y a un peu de ça.

On a voulu se laisser happer par ce milieu dans lequel on a grandi sans cacher nos influences. En tant que scénariste, j'ai envie d’écrire des histoires que j'aimerais lire en tant que lecteur.

 

La couverture et la maquette sont exceptionnelles. Peux-tu nous en raconter la genèse ?

 

À la base, David s'était lancé dans l'aventure Inktober (mois d’octobre où chaque participant publie un dessin par jour sur Instagram). Il avait développé la panoplie de personnages de Green Class que l'on connaît. À ce moment-là, il avait déjà imaginé cette idée de couverture avec ce crâne et les personnages. Avec le temps, on s’en est lassé. Elle avait perdu son côté novateur. L'éditeur a demandé à David d'essayer autre chose. Il en a fait une autre très réussie mais qui parlait moins que la précédente. David a donc repris le visuel la première couverture. Pour le vernis sélectif et la texture de la couverture, c'est Rébekah Paulovich du Lombard qui a travaillé dessus. Elle a fait un boulot de dingue. Elle a réalisé une maquette incroyable. .

 

Pour le premier album d’une série, « Pandémie » est long et dense. 64 planches, c’est une générosité assez rare de la part d’un éditeur.

L'éditeur Gautier Van Meerbeeck nous a toujours suivi. Il a fait ce qu'il fallait pour la qualité de la série. On s'est aperçu que l'histoire que l'on voulait raconter dans le premier tome était très dense. On est passé de 46 à 57 planches, puis on a trouvé dommage de ne pas avoir quelques pages de plus encore. On a essayé de trouver des solutions. Puis l'éditeur nous a suivi, pour que le lecteur soit embarqué dans l'histoire.

 

 

Le découpage est dynamique. Il n’y a pas de longueur. Le lecteur a de quoi lire. Bien qu’en étant graphiquement éloigné, « Green Class » est la définition du manga adapté au format franco-belge.

 

C'est exactement ça. On ne se cache pas de l'influence que le manga a eu sur nous. On a voulu raconter une histoire un peu à la façon dont les mangakas écrivent les leurs. Green Class est un hybride. Dans le nombre de pages, on est plus proche du franco-belge. Du point de vue de l'histoire, on a voulu un côté intimiste comme il y a plus souvent dans les mangas que dans les BD de chez nous. On a voulu passer du temps avec nos personnages, rester proche d'eux. On n'a pas voulu écourter les scènes d'actions. On a voulu que les lecteurs vivent l'aventure à côté de nos protagonistes.

 

 

 

 

© Hamon, Tako – Le Lombard

 

 

Pourtant le trait de David serait plus proche du Comics.

 

On est à la confluence des trois genres. Mais ça n'a jamais été une volonté de notre part. On a pris ce qu'il y avait de meilleur dans nos lectures et nos sources. Quelqu'un comme Sean Murphy dans le Comics dont on admire le travail a apporté sa pierre à l'édifice. Quand on arrive derrière lui ou Urasawa dans le manga, on ne peut pas faire comme si on n’avait pas eu ces influences, comme si on n'avait pas été marqués par ces lectures.

 

Est-ce que par conséquent vous allez nous proposer un rythme de parution rapide ?

 

 Pour l'instant, on se lance sur un album par an. Le deuxième album fera 54 planches. On voudrait bien aller plus vite mais cela impliquerait une organisation complètement différente.

 

 

A suivre dans la deuxième partie de l’interview sur les autres travaux de Jérôme.

 

Laurent Lafourcade

 



Publié le 16/03/2019.


Source : Bd-best

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