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Entretien avec David Sala (Cauchemar dans la Rue)
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Entretien avec David Sala (Cauchemar dans la Rue)

 

« C'est ce qui me plaisait, ce contraste entre une réalité brute et des séquences de pur romantisme... »

Flic parisien épris de justice, Kléber est mis à pied parce qu’il s’est révolté contre les dérives auxquelles s’abandonnent trop souvent ses collègues. Il est aussi en dette avec Marc, un vieil ami qui n’est pas du bon côté de la loi. Et c’est en prenant sa défense qu’une nuit, il descend trois truands. Mauvais réflexe, mauvais choix : le lendemain, sa voiture explose, tuant son épouse adorée Elénya. C’est l’amorce d’un engrenage implacable. Que reste-t-il donc à vivre, hormis la vengeance ? Une tragique histoire d’errance commence, violente et désespérée. Tout au long de cette course folle, le fantôme enveloppant d’Elénya s’immisce dans le réel de Kléber et de ceux qui l’approchent : l’amour, unique consolation quand se profile le rendez-vous avec la mort... C'est à l'adaptation de Cauchemar dans la Rue, de Robin Cook (*) que s'est attaqué David Sala dans la collection Rivages Casterman Noir. Et du noir, cette histoire en déborde. Le dessinateur se l'approprie pour nous livrer un album baigné d'un désespoir abyssal pourtant rehaussé d'éclats mystiques. Car comme le clame une célèbre série d'Héroïc fantasy, l'amour se cache parfois au coeur du mal... Robin Cook, évoquant ce qu'il appelait ses « romans de deuil » expliquait qu'en tant qu'écrivain, il était très difficile de sortir de ces histoires et de revenir au jour. On a voulu savoir comment David Sala s'en était tiré. Plutôt bien !



-Bonjour David, pourquoi avoir choisi ce roman de Robin Cook ?

J'avais le choix entre différents titres de la collection Rivages Noir et ce livre a attiré mon attention par l'histoire et son fond. J'ai trouvé complètement fascinant qu'un auteur se lance dans un tel type d'histoire, à la fois extrêmement sombre mais où il parle aussi d'amour, et ça sans second degré ! Je n'avais jamais lu un livre comme celui-là.

-Comment avez-vous conduit cette adaptation ?

De manière un peu empirique et en y mettant le temps nécessaire. J'ai lu, relu et re-relu le roman 10 ou 15 fois pour en retirer l'essentiel et oublier ce qui n'était pas vraiment nécessaire. Je me sui approprié l'histoire à ma façon et plusieurs séquences présentes dans la BD ne se trouvent pas dans le roman. J'ai conservé le sens premier du livre et j'ai axé mon travail dessus.

-C'est une approche différente de celle que vous aviez sur Nicolas Eymerich, inquisiteur ?

Oui, complètement, puisque pour l'adaptation des livres de Valerio Evangelisti je travaillais avec Jorge Zentner au scenario. Ici le scenario exigeait mon implication dans tous les sens du terme, et en mesurant la masse de travail, j'ai parfois pensé à un Everest. Mais le sujet me parlait suffisamment pour m'encourager à avancer.

-Vous évoquiez l'élément amour dans l'histoire, mais le reste est extrêmement sombre, la violence, la pornographie...

Mais malgré cette noirceur, au final on aboutit à quelque chose d'assez lumineux, même si on est passé par des abîmes qui semblent sans fond. C'est peut-être cette fin, en fait, qui a guidé mon choix. On est très loin des codes classiques du polar et c'est ce qui me plaisait, ce contraste entre une réalité brute et des séquences de pur romantisme romanesque. Ca m'intéresait d'associer deux choses qui semblent aussi diamétralement opposées. Ceci dit, je pense que quand on vit pleinement on peut vivre des choses que l'on trouve magiques et d'autres qui semblent terrifiantes.

 

 

 


-Graphiquement, on a l'impression d'avoir ici affaire à une synthèse de vos styles et oeuvres précédentes, du moins en BD...

Je ne sais si ça se perçoit comme ça, mais moi j'avais envie de mettre en avant un côté « esquisses » que je n'avais pas encore exploité. J'ai essayé de conserver le plus de spontanéité possible, de livrer quelque chose de direct, de brut. Pour les couleurs aussi, l'aquarelle et le crayonné, pas d'encrage... Pour moi c'était nouveau, mais ce qui semble le plus simple est parfois le plus compliqué...

-Un choix personnel ou dicté par le sujet ?

Le thème peut influencer, donner une certaine couleur à l'ensemble, comme ce contraste entre la luminosité et la noirceur;, mais je pars aussi du principe que se renouveler évite de reproduire ce que l'on a déjà fait. Comment raconter les choses d'une nouvelle manière ? D'une part, c'est une question intéressante, stimulante, et de l'autre je pense que la remise en question est le propre de l'artiste. Ici ça participe pleinement à l'histoire et tel type de traitement, au niveau de la couleur, correspond à tel type de séquence.

-Globalement, vous fixez-vous des limites, une marge de manoeuvre quant à l'adaptation d'une oeuvre existante ?

L'essentiel, pour moi, est de rester fidèle à ce que veut dire l'auteur. On peut se premettre une re-création mais on doit respecter l'esprit du livre, être dans la même énergie, respecter le travail initial. On raconte la même histoire, mais d'une autre manière...

 

 

 

 


-Robin Cook disait que pour écrire ses romans noirs, dont certains qu'il nommait ses romans de deuil, il fallait d'une certaine manière qu'il les vive, qu'il se plonge dedans, et qu'après il avait beaucoup de difficultés à sortir de cet univers...

Peut-être parce que cet univers fait aussi partie de nous. Dans Cauchemar dans la Rue, il y a des éléments à première vue quasi antinomiques qui se côtoient, et c'est cette cohabitation qui leur donne de l'intérêt. Si vous isolez la scène de la plage, elle est d'un romantisme absolu, que certains trouveront mièvre. Associée à la scène du club SM qui la précède, elle prend une toute autre dimension. Et ce contraste, encore une fois, est présent dans tout le livre, la violence, la brutalité, le sexe le plus cru et, à côté, l'amour absolu proche de la poésie et du surnaturel... Mais on est tous plus ou moins habités par des choses extrêmes, ça fait partie de l'humain. Mais ça participe aussi à la richesse des êtres. Cauchemar dans la Rue va au plus loin dans ce sens, c'est un des intérêts majeurs du livre. Et les écrivains qui permettent ça ne sont pas nombreux, Robin Cook est un des seuls...

-Et pour vous, David, ça a été plus facile d'en sortir ?

Je reconnais que c'est une réalisation qui a été un peu éprouvante, mais ça a été un plaisir aussi, parce que c'est une atmosphère qui me parle, une forme de romantisme un peu « gothique » qui me correspond bien. Ceci dit, mon travail sur Cauchemar dans la Rue a été interrompu par plusieurs albums jeunesse, ce qui fait du bien aussi...

-C'est une autre forme de jeu entre des univers antinomiques...

Oui, c'est une respiration. Et quand on réfléchit, c'est assez fascinant qu'un même trait puisse donner vie à des choses aussi différentes. C'est mon grand écart ! Quand je travaille sur un livre jeunesse, comme maintenant, je redeviens un enfant, c'est lumineux, magique, et je dois me remettre dans cet état d'esprit-là. En tous cas, quoi que je fasse, j'essaye d'être le plus sincère possible !



Propos recueillis par Pierre Burssens





(*) Attention, le Robin Cook dont il s'agit ici est l'écrivain britannique, et non l'auteur américain des « thrillers médicaux ». A cause de cette homonymie, Robin Cook choisit de publier sous le pseudonyme de Derek Raymond, alors qu'en France il continua d'être édité sous son vrai nom, ce qui créa une certaine confusion...

 

Interview © Graphivore-Burssens 2013

Images et photo © Casterman 2013





Publié le 17/05/2013.


Source : Graphivore

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