Entretien avec Gabrielle Piquet pour Arnold et Rose
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Entretien avec Gabrielle Piquet  pour Arnold et Rose

Dans les yeux des enfants...

 

“Les enfants parlent beaucoup, et souvent pour ne rien dire. Il est naturel qu'ils veuillent d'abord suivre leur propre volonté. Mais si l'on arrive à leur ôter cette volonté, ils ne se souviendront ensuite jamais d'en avoir eu une et une fois devenus adultes et libres, ils se soumettront sans mal aux règles de la raison.”

Avec ce texte extrait de la page 17 d' “Arnold et Rose” de Gabrielle Piquet (Casterman – coll. Écritures), on découvre un des éléments clés de la construction de ce roman graphique étonnant et qui, à sa manière, redéfinit le genre. “Roman”, certainement, tant on sent une recherche sur les textes, une vértitable qualité d'écriture. “Graphique” plus encore, puisque l'auteure développe un style qui n'appartient qu'à elle, avec des planches favorisant la fluidité de lecture, débarrassées des traditionnelles cases propres à la BD. Autant de particularités de cette histoire douce-amère à laquelle on repense longtemps après avoir refermé le livre et qui justifiaient amplement quelques questions posées à Gabrielle Piquet.

 

Bonjour Gabrielle et merci pour le beau moment de lecture offert avec “Arnold et Rose”. Outre votre dessin, très particulier, on y trouve une réelle recherche quant au texte...

Oui, je travaille énormément l'écriture, et ça me demande autant d'énergie que la réalisation des dessins. J'essaye d'atteindre une véritable complémentarité, qu'il n'y ait pas redondance entre le texte et l'illustration. Je tente également de rendre la lecture la plus fluide possible, et c'est pour cela que je n'utilise pas de cases. A mon sens, elles enferment le propos, au propre comme au figuré. Si une case doit contenir un dessin, du texte et une voix off, pour moi c'est beaucoup trop...

 

 

Mais j'imagine que ça implique alors un travail différent sur la composition et l'équilibre de chaque planche...

Je réalise d'abord tous les dessins séparément, et je recompose ensuite la planche à l'ordinateur, ce qui me permet de tester un maximum de possibilités, mais qui me prend également un temps fou... Mes contraintes sont la lisibilitégauche-droite, l'équilibre général et la logique narrative...

 

Comme pour “les Enfants de l'envie” dans la même collection, c'est encore une fois l'enfance qui se trouve au coeur d'”Arnold et Rose”...

En effet, mais l'enfance, c'est la construction de soi, c'est toujours un moteur, avec dans ce cas la question du rapport à l'autorité dans un contexte d'après-guerre particulièrement trouble, c'est la question de l'obéissance, aussi, et je ne pouvais pas aborder ces sujets sans passer par l'enfance.

 

Mais c'est une enfance au moins canalisée, si pas broyée...

Complètement. Au départ de cette histoire, il y a le bouquin “C'est pour ton bien” de la psychologue Alice Miller, qui décrit notamment une forme d'éducation très violente et perverse avec pour postulat de base qu'un enfant est là pour obéir. A partir de là, on peut se demander quel genre d'homme ça donne à l'âge adulte sans cette gamme de différences qu'apporte l'individualité, comment cet homme va réagir ou être manipulé sans bénéficier d'une assise individuelle solide...

 

 


 

Et le destin d'Arnold est effrayant...et pourtant vous représentez celà d'un trait empreint de sensibilité, peut-être même de fragilité...

Ce qui m'intéressait aussi, c'était de créer, pour moi et pour le lecteur, une véritable empathie avec le personnage. Je voulais essayer de comprendre ce qui se passe, ce mécanisme, et le journal d'Arnold va au plus près de ça... Et je vous avoue que personnellement, je ne me sentais pas extrêmement bien en travaillant sur ce livre, sur ce sujet, je pense que d'une certaine manière je me sentais moi-même fragilisée.

 

Je trouve qu'”Arnold et Rose” est également un livre de passages, de transitions. Les personnages y passent d'un âge à l'autre, de la campagne à la ville, d'une forme d'innocence à autre chose...

C'est ce qui marque leur évolution, et je pense qu'on le ressent plus car le récit est linéaire, il n'y a pas de flash-backs, pas de repères historiques ou géographiques. Je me méfie des choses trop explicites, je préfère le pouvoir évocateur des mots et du dessin. J'espère que l'oeil du lecteur se balade, qu'il construit ses liens avec ses propres références, je lui laisse plus de liberté comme ça. J'essaye de ne pas trop marquer les choses, en fait... On parle parfois d'un cinéma ou d'une littérature qui prend à la gorge, et ça ce n'est vraiment pas mon truc. Je n'aime pas livrer trop d'informations en une fois et paralyser l'imagination, et je travaille mon écriture en fonction de ça aussi.

 

Votre dessin, c'est essentiellement un trait. Les aplats de noir sont, sur certaines planches, très rares. Correspondent-ils à une sorte de code dans l'histoire, à quelque chose de précis, doit-on y voir un élément narratif ou explicatif ?

Pas pour “Arnold et Rose”, mais ils l'étaient pour “les Enfants de l'envie”. Ici, ils le sont juste pour les regards. Arnold n'a pas de pupilles et ce n'est pas un hasard. Poiur le reste, il s'agit uniquement d'un équilibre graphique et, encore une fois, d'une recherche de lisibilité pour le lecteur. Une planche uniquement constituée de traits fins pourrait arrêter celui-ci, ou dissiper son regard. Une tache noire attire l'attention.

 

 

 


 

Vous évoquez les yeux des personnages, cette absence de pupille, à la fin on se retrouve face à un groupe décérébré, effrayant...

C'est ce qu'il est. Ils sont vidés de leur intériorité, de leur individualité. C'est peut-être un peu caricatural, mais c'est parlant !

 

Comparativement à pas mal de dessinateurs, votre parcours semble atypique avant d'aboutir au graphisme...

J'ai toujours eu envie de faire ça, mais je crois que je n'osais peut-être pas, et peut-être que j'ai emprunté ces autres voies, ces détours pour me rassurer. J'ai lu très peu de BD et je n'ai jamais été fan de ce média, curieusement. Par contre, le dessin de presse et l'illustration m'ont sans doute plus influencée, j'ai même des difficultés à lire de la BD. Mais au départ, avant qu'une histoire se construise, il y a toujours l'envie de dessiner, et puis l'histoire vient, mais à l'origine, c'est toujours le dessin !

 

 

Propos recueillis par Pierre Burssens

Images © Casterman 2012

Photo © Evene.fr

 



Publié le 21/06/2012.


Source : Graphivore

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