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" Ce matin du 18 août, je ne soupçonne pas que nous allons être les acteurs et les spectateurs de l'une des évacuations de masse les plus difficiles de l'histoire et de la débâcle de la communauté internationale qui regardera hébétée, se jouer une tragédie humanitaire qu'elle n'aura pas vue venir."
Il n'est pas toujours évident d'écrire la chronique d'une bande dessinée. Les raisons peuvent être multiples. Parfois, l'histoire ne nous touche pas, le dessin ne nous convainc pas ou le sujet nous laisse indifférent. À d'autres moments, c'est exactement l'inverse : l'œuvre aborde un thème si fort, si proche de certaines blessures du monde contemporain, qu'il devient difficile de trouver les mots justes sans céder à l'émotion.
C'est précisément ce qui m'est arrivé avec "13 jours, 13 nuits dans l'enfer de Kaboul".
Le hasard du calendrier a voulu que la sortie de cet album, le 13 août, coïncide presque avec le cinquième "anniversaire" de la chute de Kaboul. Quelques jours auparavant, les journaux télévisés rappelaient encore les images de ce mois d'août 2021 : une capitale livrée au chaos, des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants massés aux abords de l'aéroport, des avions pris d'assaut dans un ultime espoir de fuite. Un moment tragique de l'histoire contemporaine, symbole de l'échec politique, militaire et diplomatique de l'Occident face au retour des talibans au pouvoir.
" Le départ définitif des militaires alliés implique l'abandon à leur sort de millions d'Afghans. Cette cécité volontaire va devenir néfaste au cours des mois suivants."

© Bida - Bartoll - Arlem - Champelovier - Delcourt 2026
C'est dans ce contexte que paraît cette adaptation en bande dessinée du témoignage de Mohamed Bida, commandant honoraire de police affecté à l'ambassade de France à Kaboul de 2016 à 2021. Avec ses dix hommes, il va se retrouver en première ligne lorsque les talibans entrent dans la capitale afghane le 15 août 2021. Alors que les plans d'évacuation élaborés durant des mois volent en éclats les uns après les autres, il doit organiser dans l'urgence l'exfiltration du personnel diplomatique français et de centaines de ressortissants afghans considérés comme prioritaires par la France.
Treize jours et treize nuits durant, l'ambassade de France, déplacée par sécurité sur un site fortifié surnommée par les Français "Camp Lafayette", devient un refuge de fortune pour plus de cinq cents personnes.
À l'extérieur, Kaboul sombre dans l'anarchie. À l'intérieur, chaque heure apporte son lot d'incertitudes, de décisions impossibles et de dilemmes (in)humains. Négociations avec les talibans, menaces terroristes, mouvements de foule incontrôlables, absence d'informations fiables : tout semble concourir à rendre cette mission irréalisable.
" Je ne crois plus aux chances d'une paix durable entre "frères ennemis" et à une transition gouvernementale paisible, c'est plutôt le scénario de la chute de Saïgon, le 30 avril 1975, qui s'impose à mon esprit. Mais contrairement aux Américains, nous ne laisserons personne derrière nous ! Les plans d'évacuation des personnels français sont fin prêts.
La question se pose également pour nos employés afghans et leurs familles, soit près de 800 personnes ! Tout le monde à l'ambassade se sent concerné par ce problème."
Et pourtant, contre toute attente, plus de 2 800 personnes seront finalement évacuées.

© Bida - Bartoll - Arlem - Champelovier - Delcourt 2026
L'une des grandes forces de cet album réside dans son caractère profondément autobiographique. Mohamed Bida ne raconte pas son histoire pour bâtir sa légende personnelle ou se présenter comme un héros.
Bien au contraire.
Son récit se distingue par une humilité constante. Il expose ses peurs, ses doutes, ses moments de découragement et les responsabilités écrasantes qui pèsent sur ses épaules. À chaque instant, il apparaît avant tout comme un homme confronté à des choix dont dépendent des centaines de vies humaines.

© Bida - Bartoll - Arlem - Champelovier - Delcourt 2026
Cette sincérité donne au récit une véritable puissance émotionnelle. Loin des discours héroïques ou des reconstructions a posteriori, "13 jours, 13 nuits" montre des femmes et des hommes tentant simplement de faire ce qui leur semble juste dans une situation devenue totalement incontrôlable.
Mais l'album ne se limite pas au seul récit de l'évacuation.
Régulièrement, Jean-Claude Bartoll interrompt la chronologie des événements pour intégrer des flashbacks issus des souvenirs de Mohamed Bida. Ces retours en arrière constituent même l'une des plus belles réussites de l'ouvrage. Ils permettent de découvrir l'homme derrière la fonction et de comprendre ce qui a forgé son caractère.
Né dans une famille française d'origine algérienne, Mohamed Bida évoque une jeunesse parfois douloureuse, marquée par les préjugés, les discriminations, le racisme ordinaire et le sentiment récurrent de devoir toujours prouver davantage que les autres sa légitimité. Son parcours apparaît souvent comme un long chemin semé d'embûches où les humiliations et l'ostracisme auraient pu engendrer rancœur ou ressentiment.
Il n'en est rien.

© Bida - Bartoll - Arlem - Champelovier - Delcourt 2026
Au fil des pages se dessine le portrait d'un homme qui a transformé ces épreuves en moteur. Ces difficultés ont façonné son attachement aux valeurs républicaines, à la notion de service, au respect de la parole donnée et à une certaine idée de la fraternité.
" Mais, de poésie, il n'y en avait aucune dans ces zones de relégation où misère, chômage et délinquance restaient les principaux acteurs de la fracture sociétale, qui ne disait pas encore son nom.
J'étais plongé chaque jour dans les entrailles de la société et je me rendais à l'évidence : être flic, ce n'était pas seulement courir après les voleurs, les malfrats. C'était se trouver constamment au chevet de la société, répondre à tous ses maux, alors même que les réponses nous manquaient. En première ligne pour protéger la population, mais aussi pour tempérer ses ires et ses hubris. A cette époque déjà, la fonction policière jouait le rôle d'un régulateur sociétal et devenait le réceptacle de la schizophrénie française." (années 1980)
Dès lors, les décisions qu'il prend à Kaboul prennent une dimension nouvelle. Son engagement ne procède plus seulement d'une obligation professionnelle : il découle également d'une conviction intime selon laquelle abandonner les plus faibles serait une forme de renoncement à ses propres valeurs.
Cette alternance entre le drame collectif afghan et le parcours personnel de Mohamed Bida apporte à l'album une profondeur humaine remarquable. Elle évite également toute lecture héroïsante des événements. Derrière le commandant de police chargé d'une mission exceptionnelle se découvre un homme construit par l'adversité, dont les blessures passées éclairent les choix présents.

© Bida - Bartoll - Arlem - Champelovier - Delcourt 2026
Pour adapter ce témoignage à la bande dessinée, Jean-Claude Bartoll réalise un travail remarquable. Ancien grand reporter, il trouve le juste équilibre entre la rigueur documentaire et l'efficacité narrative. Le récit conserve toute sa crédibilité historique tout en maintenant une tension permanente. Le lecteur suit heure après heure la dégradation de la situation, partage l'épuisement des protagonistes et ressent l'urgence qui imprègne chaque décision.
Bartoll excelle également dans la restitution des enjeux humains et politiques. Les négociations avec les talibans, les contraintes diplomatiques, les problèmes logistiques et les difficultés du terrain s'intègrent naturellement au récit sans jamais l'alourdir. L'ensemble se lit avec la fluidité d'un thriller, tout en conservant la force d'un témoignage authentique.

© Bida - Bartoll - Arlem - Champelovier - Delcourt 2026
Au dessin, Renato Arlem livre une prestation de très haut niveau. Son trait réaliste, précis et expressif convient parfaitement à un sujet aussi sensible. Les visages portent la fatigue, la peur et la tension accumulées au fil des jours. Les scènes de foule retranscrivent efficacement la panique qui règne alors dans Kaboul. Les décors plongent le lecteur dans une ville en train de s'effondrer, où chaque déplacement devient une prise de risque.
La mise en page se montre particulièrement immersive. Les séquences d'action alternent harmonieusement avec les moments plus introspectifs, sans jamais casser le rythme du récit. Quant aux couleurs de Simon Champelovier, elles participent pleinement à cette atmosphère oppressante, renforçant la tension dramatique qui ne faiblit pratiquement jamais.

© Bida - Bartoll - Arlem - Champelovier - Delcourt 2026
Au final, "13 jours, 13 nuits dans l'enfer de Kaboul" dépasse largement le cadre de la bande dessinée documentaire. C'est un récit sur le devoir, le courage, la responsabilité et la solidarité. C'est aussi une réflexion sur l'identité, sur l'engagement au service des autres et sur la capacité d'un homme à rester fidèle à ses convictions lorsque tout autour de lui s'effondre.
Surtout, l'album ne cherche jamais à glorifier Mohamed Bida. Il raconte simplement des faits vécus, des sacrifices consentis, des peurs affrontées et des décisions assumées. Il rappelle également que derrière les grandes tragédies historiques se cachent toujours des êtres humains confrontés à des choix impossibles.
" Malgré une fatigue immense, je n'arrive pas à dormir. Les évènements se bousculent dans ma tête. Je suis partagé entre le soulagement et un goût amer d'inachevé."
Cinq ans après la chute de Kaboul, alors que les conséquences de cet abandon continuent de peser sur l'Afghanistan, cette lecture résonne avec une force particulière. Entre témoignage autobiographique, chronique historique et récit d'une extraordinaire aventure humaine, "13 jours, 13 nuits dans l'enfer de Kaboul" est un album nécessaire, poignant et profondément marquant.

© Affiche du film 2025
Une œuvre qui prend littéralement à la gorge par sa sincérité, portée par le scénario impeccable de Jean-Claude Bartoll et le dessin immersif de Renato Arlem. Un hommage vibrant non pas à un héros solitaire, mais à toutes celles et ceux qui, au milieu du chaos, ont refusé d'abandonner leurs semblables. Une grande bande dessinée, profondément humaine, dont la lecture laisse longtemps une empreinte dans l'esprit du lecteur.
Remarque : cet album est l'adaptation du roman autobiographique éponyme de Mohamed Badi, adapté au cinéma par Martin Bourboulon en juin 2025, et pour la télévision sous forme de feuilletons ("Kaboul" diffusé sur France 2 en avril 2025).
BA du film : ici
Thierry Ligot
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Titre : 13 jours, 13 nuits dans l'enfer de Kaboul
D'après le roman témoignage de : Mohamed Bida
Scénario : Jean-Claude Bartoll
Dessin : Renato Arlem
Couleurs : Simon Champelovier
Éditeur : Delcourt
Collection : Encrages
Type : récit complet
Genre : témoignage, Histoire
Thèmes : Afghanistan, guerre, drame humain
Parution : 13 août 2026
Format : 22,6 x 29,8 cm
Page : 152
ISBN : 978 2 4130 8179 1
Prix : 22,50 €
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