"Invitations" Le dernier voyage de Taniguchi frôlant l'au-delà
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" Il suffit d'ouvrir son cœur ... ses yeux ... ses oreilles ... et laisser venir ce qui vient."

 

Avec "Invitations", Jirô Taniguchi livre un ouvrage à la fois précieux et émouvant, puisqu’il rassemble ses ultimes créations, restées pour certaines inachevées au moment de sa disparition en 2017.

Le volume réunit deux récits de "Quelque part", consacrés à Lafcadio Hearn, écrivain occidental fasciné par le Japon traditionnel, ainsi qu’une adaptation de la nouvelle "Feux d'artifice" de Hyakken Uchida.

 

" Les pédales de cerisiers dans la brise. Enfin le calme ... Voilà le japon que j'aime ... le beau Japon."

 

 

 

Ces trois histoires sont traversées par les thèmes majeurs de la fin de carrière de Taniguchi : la promenade comme expérience intérieure, la mémoire des lieux, le dialogue entre le monde visible et l’invisible, et la confrontation de l’homme au temps qui passe.

 

" Il ne faut pas croire qu'il n'y a que la nuit que l'on voit des choses. Le jour également est un monde aussi flottant que les rêves."

 

 

© Taniguchi - Casterman 2026

 

Dans les deux chapitres de "Quelque part", Lafcadio Hearn devient un guide entre réalité historique et légendes populaires. Au détour d’une rue ou d’une rencontre, le quotidien bascule subtilement dans le surnaturel. Les récits empruntent aux traditions japonaises des histoires de fantômes et de yôkai, mais sans jamais rechercher l’effroi.

 

" Vous connaissez l'histoire du jeune homme fortuné qui s'est retrouvé sans un sou à trop fréquenter les maisons closes ? Il a fini chasseur de tuyaux de pipes, à ce qu'on dit."

 

L’auteur privilégie l’émerveillement, la mélancolie et la réflexion sur les liens qui unissent les vivants aux disparus.

 

 

 

© Taniguchi - Casterman 2026

 

Avec "Feux d’artifice", l’atmosphère devient plus troublante encore. Une simple randonnée se transforme en voyage initiatique aux frontières du rêve, où un homme suit une mystérieuse inconnue dans un parcours qui ressemble autant à une quête spirituelle qu’à une descente dans ses souvenirs les plus enfouis.

 

" Il me semblait avoir déjà vu ce visage mais je ne parvenais  pas à m'en souvenir. [...] Cela me parut étranger. c'était comme si elle était venue spécialement me chercher."

 

 

La grande force de l’album réside dans cette capacité à faire cohabiter l’intime et l’universel. Derrière les apparitions, les fantômes et les éléments fantastiques, Taniguchi parle avant tout de la fragilité humaine, de la transmission, de la nécessité d’accepter les transformations du monde et notre propre finitude. La lecture est d’autant plus bouleversante que l’on sait ces pages réalisées dans les derniers mois de sa vie. L’inachèvement de "Feux d’artifice" ne constitue pas une frustration ; au contraire, il confère à l’ensemble une dimension profondément émouvante, comme si l’œuvre demeurait en mouvement, suspendue entre présence et absence.

 

© Taniguchi - Casterman 2026

 

Né en 1947 à Tottori, Jirô Taniguchi demeure l’un des auteurs japonais les plus appréciés du public francophone. Sa renommée repose sur sa faculté exceptionnelle à raconter des histoires simples en apparence mais d’une grande profondeur émotionnelle. Des œuvres comme "Le Journal de mon père", "Quartier lointain", "Un ciel radieux" ou encore "Le Gourmet solitaire" ont révélé un créateur attentif aux émotions discrètes, aux gestes quotidiens et aux moments de contemplation. Loin des codes spectaculaires souvent associés au manga, il a bâti une œuvre humaniste où la sensibilité prime sur l’action.

 

 

Son travail de scénariste se distingue ici par une remarquable économie de moyens. Les intrigues avancent lentement, au rythme de la marche et de l’observation. Les dialogues sont sobres, les silences nombreux, mais chaque échange possède un véritable poids émotionnel. Taniguchi excelle dans l’art de suggérer plutôt que d’expliquer. Les frontières entre rêve, souvenir et réalité restent volontairement floues, permettant au lecteur de s’immerger dans une expérience presque méditative. Les récits fantastiques deviennent alors des métaphores de questionnements universels : la mémoire, l’identité, le passage du temps ou encore la quête de sens.

 

 

© Taniguchi - Casterman 2026

 

Graphiquement, "Invitations" témoigne une nouvelle fois du talent exceptionnel du mangaka. Son trait se caractérise par une précision remarquable et une élégance naturelle. Les paysages urbains du Japon de la fin du XIXe siècle, les chemins côtiers ou les espaces boisés sont reproduits avec un sens du détail qui nourrit constamment l’immersion. La composition des planches privilégie la respiration et la contemplation, laissant le regard circuler librement.

 

Plus surprenant encore, "Feux d’artifice" révèle une évolution stylistique rarement observée chez l’auteur. Le dessin y gagne en liberté et en abstraction, accompagnant parfaitement la dimension onirique du récit. Les croquis inachevés des dernières pages possèdent une puissance particulière : loin d’apparaître comme de simples esquisses, ils renforcent le caractère éthéré et spectral de l’histoire. Cette matière graphique inaboutie devient le reflet même du sujet traité, celui d’un monde où les frontières se dissolvent progressivement.

 

 

 

© Taniguchi - Casterman 2026

 

À la fois testament artistique et ultime exploration de ses thèmes de prédilection, "Invitations" constitue bien davantage qu’un recueil posthume. C’est le témoignage d’un créateur, d’un maître de l’émotion silencieuse, resté curieux jusqu’au bout, toujours prêt à explorer de nouveaux territoires narratifs et graphiques.

 

Pour mieux pénétrer l’univers unique et profondément attachant de ce maître de l’humanisme, dont chaque récit conduit immanquablement à l’émotion, Patrick Hoonoré, auteur d’une traduction initiale réalisée avec respect et fidélité, offre au lecteur une introduction aussi pertinente qu’approfondie à chacune des nouvelles.

 

 

Une œuvre délicate, mélancolique et profondément humaine, indispensable aux admirateurs de Jirô Taniguchi et une magnifique porte d’entrée pour découvrir la sensibilité unique de cet immense auteur.

 

 

Les derniers éclats de poésie d’un maître du manga, d’un artiste qui n’a jamais cessé de nous émerveiller.

 

 

 

Thierry Ligot

 

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Titre : Invitations

Scénario & dessin (N&B) : Jirô Taniguchi

Traduction : Patrick Honnoré

Éditeur : Casterman

Genre : manga

Thèmes : Japon, voyage, écriture, quête initiatique, émotion

Public : tout

Parution : 9/9/2026

Format : 17,4 x 23,9 cm

Page : 112

ISBN : 978 2 2033 1316 3

Prix : 20 €



Publié le 13/09/2026.


Source : Bd-best

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