"L'oubliée du radeau de La Méduse" Au cœur du naufrage, l'humanité porte un nom : Blanche
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"25 août 1819, ouverture du Salon, Le Louvre, Paris.

- Avant tout, j'aimerais dédier cette soirée à Blanche, la seule femme à avoir embarqué sur le radeau ... Quand j'y repense, je me demande comment elle a fait pour supporter toutes ces horreurs !"

 

Le Radeau de la Méduse, monument de la peinture romantique française, ce chef-d'œuvre de Théodore Géricault trône au Louvre et fait partie de ces images qui ont traversé les siècles. Pourtant, derrière cette toile célèbre se cache une tragédie dont peu de personnes mesurent réellement l'ampleur.

C'est précisément cette histoire que Thierry Soufflard et Gilles Cazaux choisissent de raconter dans L’Oubliée du radeau de la Méduse, en portant leur regard sur une figure largement effacée des récits officiels : Blanche, l'unique femme présente parmi les naufragés du radeau.

 

 

 

 

L'album s'ouvre en 1819, lors de la présentation du tableau de Géricault au Salon du Louvre. Parmi les visiteurs se trouve Henri Savigny, chirurgien de la Méduse et survivant du drame. À travers son témoignage, le lecteur replonge trois ans plus tôt, lorsque la frégate française, en route vers le Sénégal, s'échoua sur le banc d'Arguin à la suite des erreurs de navigation de son capitaine, Duroy de Chaumareys.

Faute de places suffisantes dans les chaloupes, près de cent cinquante hommes furent entassés sur un radeau de fortune destiné à être remorqué vers la côte. Lorsque les embarcations coupèrent les amarres et abandonnèrent leurs compagnons à leur sort, commença l'une des plus terribles épreuves de survie de l'histoire maritime.

 

" - Que se passe-t-il Le radeau n'avance plus !!

- Regardez, les canots s'éloignent de nous !

- Les salauds ! Ils nous abandonnent !?

- Les amarres ont été sectionnées !!

- Mort au capitaine Chaumareys !

- Saloperies d'officiers !

- Nous nous vengerons à terre par les armes Chaumareys sur terre ou en enfer !"

 

 

 

© Cazaux - Soufflard - Marabulles 2025

 

La grande réussite du scénario réside dans sa capacité à transformer un fait historique connu en un huis clos oppressant. En quelques pages, l'immensité de l'océan devient une prison à ciel ouvert où chaque mètre carré est disputé.

La faim, la soif, les blessures et la peur font rapidement voler en éclats les conventions sociales. Les tensions entre officiers, soldats et marins dégénèrent, tandis que certains sombrent dans la folie ou la violence.

 

L'album montre avec force comment les circonstances extrêmes peuvent révéler le pire de l'être humain, sans jamais tomber dans la complaisance. Les épisodes les plus atroces, notamment ceux liés au cannibalisme, sont traités avec retenue, ce qui les rend paradoxalement encore plus saisissants.

 

" - Au fond de nous, nous le savions. Nous n'avions qu'un seul moyen de prolonger notre existence pour nous sauver ... Que les morts nourrissent les vivants."

 

Au cœur de cet enfer flotte la figure de Blanche. Historiquement mentionnée dans les témoignages des rescapés mais rarement mise en avant, elle devient ici le pivot du récit.

Les auteurs choisissent d'en faire une femme courageuse, compatissante et résolument déterminée à préserver ce qui subsiste d'humanité autour d'elle. Infirmière improvisée, réconfortant les blessés malgré l'hostilité dont elle est victime, elle apparaît comme une conscience morale face à la brutalité ambiante.

Certes, cette caractérisation relève en partie de la reconstruction romanesque et pourra sembler idéalisée à certains lecteurs. Mais elle apporte au récit une dimension symbolique forte, faisant de Blanche bien davantage qu'un simple personnage historique : elle incarne la résistance de la dignité humaine dans un univers où toute morale semble avoir disparu.

 

 

© Cazaux - Soufflard - Marabulles 2025

 

Au-delà du drame maritime, l'album développe une réflexion intéressante sur les rapports de pouvoir. La responsabilité du capitaine Chaumareys, dont l'incompétence et la lâcheté ont largement contribué à la catastrophe, est clairement dénoncée. Plus largement, les auteurs interrogent les comportements collectifs face à la crise et montrent comment la peur favorise la recherche de boucs émissaires.

 

" - Les gars ! Deux tempêtes, deux nuits de suite : quand je vous dis que cette poufiasse nous porte la poisse !!

- Jésus a raison, il faut s'en débarrasser, et vite.

- Après, nos malheurs ne seront qu'histoire ancienne."

 

Dans ce contexte, la condition de Blanche résonne de manière particulièrement actuelle : seule femme au milieu d'une communauté exclusivement masculine, elle cristallise les préjugés, les superstitions et le mépris dont les femmes étaient alors victimes.

 

 

© Cazaux - Soufflard - Marabulles 2025

 

Graphiquement, Gilles Cazaux nous offre un remarquable travail. Son trait nerveux et expressif traduit parfaitement la tension permanente qui règne sur le radeau. Les visages marqués par la fatigue, la faim ou la terreur racontent souvent autant que les dialogues. Malgré un décor naturellement limité à quelques planches de bois perdues au milieu de l'océan, l'artiste parvient à varier les cadrages et à maintenir une réelle dynamique visuelle. Le choix d'une palette de couleurs souvent sombre renforce encore l'impression d'étouffement et de désespoir qui imprègne le récit.

 

 

L'autre mérite de l'ouvrage est de replacer la catastrophe dans son prolongement artistique. Le lecteur découvre ainsi comment ce fait divers dramatique est devenu un symbole universel grâce au tableau de Géricault.

Cette mise en perspective enrichit considérablement la lecture et invite à regarder l'œuvre du Louvre d'un œil nouveau, non plus seulement comme un chef-d'œuvre pictural, mais comme le témoignage d'une tragédie humaine bien réelle.

 

 

© Cazaux - Soufflard - Marabulles 2025

 

L’Oubliée du radeau de la Méduse est donc bien plus qu'une simple bande dessinée historique. C'est un récit de survie intense, une réflexion sur la nature humaine et un hommage à celles et ceux que l'Histoire a tendance à reléguer dans l'ombre. Porté par une documentation solide, une narration efficace et un dessin habité, l'album réussit à faire revivre l'un des épisodes les plus sombres de la marine française tout en offrant une lecture captivante.

 

Une œuvre forte, bouleversante et intelligente, qui donne envie de redécouvrir le célèbre tableau de Géricault à la lumière de ceux qui ont réellement vécu l'enfer qu'il représente.

 

Le radeau de tous les naufragés, la femme de tous les courages !

 

 

 

 

 

Thierry Ligot

 

 

 

Titre : L'oubliée du radeau de la Méduse"

Scénario : Thierry Soufflard & Gilles Cazaux

Dessin : Gilles Cazaux

Couleurs : Gilles Cazaux, Alice Estève & Pablo Sanchez Can

Éditeur : Marabout

Collection : Marabulles

Genre : aventure, docu-fiction

Parution : 15 octobre 2025

Format : cm

Pages : 112

ISBN : 978 2 501 183 07 9

Prix : 22,95 €



Publié le 30/07/2026.


Source : Bd-best

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