"Le Labyrinthe" - Interview de Mathieu Gabella
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Dans le cadre de la sortie du second tome de la série la Grande Evasion, le labyrinthe. Nous avons eu le privilège de pouvoir interviewer le scénariste de ce tome, que nous partageons dès aujourd'hui avec vous.

Alexandra Veldeman (A.V.) : Pouvez-vous nous expliquer votre parcours pour devenir le scénariste ?

Mathieu Gabell a (M.G.) : J'ai fait des études d'ingénieur. Ça peut paraître paradoxal, mais en fait c'est totalement cohérent : je voulais, depuis mon adolescence et peut-être avant, construire, élaborer quelque chose. C'était ma démarche en devenant ingénieur, mais je me suis aperçu qu'il me faudrait beaucoup de temps avant de pouvoir contrôler la création et la fabrication d'un système, quel qu’il soit, dans l'industrie. Et pendant que je finissais mes études et que je déchantais, un copain devenait dessinateur professionnel. On avait joué au jeu de rôle ensemble, il avait aimé mes parties, il m'a proposé de lui écrire un scénario. Ça, c'est la partie classique du parcours de scénariste de bande dessinée.

J'ai fait mes premières armes avec des collectifs, des chansons, des contes et des poèmes en bande dessinée chez Petit-à-petit, puis mes premiers albums grand format, avant de réussir à signer chez Delcourt, puis Glénat, puis Dargaud... J'essaie d'améliorer ma technique de scénariste avec le recul sur les livres que j'ai déjà fait, avec des lectures sur la théorie du scénario, avec des formations... voilà pour la trajectoire !

 

(A.V.) : Le scénario du tome Labyrinthe est extrêmement bien ficelée, comment vous y êtes-vous pris ? Avez-vous dû faire des recherches ?

(M.G.) : Des recherches documentaires, très peu, contrairement à d'autres livres. Des recherches d'idées, beaucoup. J'essayais de voir où m'emmenaient le thème du labyrinthe. Il y avait la mythologie, bien sûr, mais je ne savais pas quoi en faire. Et puis j'ai pensé aux expériences sur les rats, je suis allé voir à quoi elles servaient, et quand j'ai découvert qu'elles portaient sur la mémoire, l'apprentissage, j'ai commencé à voir mes premières idées apparaître, j'avais mon explication sur le rôle, le pouvoir du labyrinthe. Et j'ai bâti mon univers en fonction de ça.

 

 

(A.V.) : Vous avez collaboré pour ce projet avec Stefano Palumbo et Lou. Comment s’est passé cette collaboration ?

(M.G.) : Je pense que ça a été dur pour eux deux, parce que Stefano avait un boulot à côté à plein temps, il faisait les pages le soir, des pages très exigeantes, détaillées. Pour Simon, pareil, il a dû faire des pages ultra riches en deux mois de délai, je crois... Quand on voit le résultat, on peut être satisfait !

En ce qui concerne la collaboration en elle-même, avec Stefano, ça a été classique : beaucoup d'échanges sur le story-board, puis, une fois celui-ci validé, il nous montrait le crayonné puis l'encrage, mais comme le gros des échanges avait été fait sur le board, ça roulait, on était très content.

Avec Lou, ce fût une expérience presque nouvelle pour moi, j'ai très peu travaillé avec des coloristes : j'ai fait des indications couleurs pour les séquences en fonction d'un questionnaire que Lou m'avait remis; des précisions sur les lieux, l'heure, les personnages, le type de décor, d'ambiance, les effets, les intentions que j'avais dans la scène... il demandait pas mal de choses, mais tant mieux, la qualité du résultat est là pour prouver que c'est la bonne méthode.

 

 

(A.V.) : En tant que scénariste, vous rédigez l’histoire mais est-ce que vous avez tendance à œuvrer tel un chef d’orchestre et de conseiller le dessinateur et le coloriste  quant à ce que vous attendez de la mise en œuvre du scénario ?

(M.G.) : Oui et non. Oui parce que j'écris d'abord pour moi.  Et non parce que quand j'amène un scénario déjà écrit, je veux trouver quelqu'un qui soit sur la même longueur d'onde que moi, qui comprend mon scénario, mes envies. Si ce n'est pas le cas, je ne fais pas le livre avec lui. Mais je ne cherche pas quelqu'un « à mon service », ça ne peut pas marcher, si le dessinateur illustre un scénario qu'il n'aime pas, mais qu'il a signé pour gagner sa vie, il est malheureux, il fait de la m... Et c'est de toute façon mauvais pour les ventes. Mieux vaut travailler avec quelqu'un qui partage vraiment et sincèrement vos envies. Donc je ne dirais pas que je suis le patron, non, je m'arrange pour bosser avec des gens qui sont d'accord avec moi dès le début, pour éviter les bras de fer.

 

 

(A.V.) : Quel est pour vous le moment fort de ce tome 2 de la série « La Grande Evasion » - Le labyrinthe ?

(M.G.) : La révélation finale. J'espère... :-)

 

(A.V.) :  Si vous aviez pu rajouter quelque chose à ce tome 2 de la série La grande Evasion – Le labyrinthe, qu’est-ce que ce serait ?

(M.G.) : Des pages pour raconter la même chose en délayant un peu plus. On me reproche souvent la densité, voire la complexité de mes livres. Je dis « non, ce sont les bandes dessinées franco-belges qui sont trop courtes ». Ça coute quasiment quinze euros, ça fait entre 46 et 62 pages qui sont lues en vingt minutes, il y a un problème. Je préfère bourrer mon livre, quitte à forcer le lecteur à relire, à s'arrêter, plutôt que de faire une bande dessinée fluide, mais torchée en un quart d'heure.

 

(A.V.) : Dans ce tome, l’équipe formant l’expédition va être scindé en deux : d’un côté les minotaures et de l’autre les descendants des Dieux. Dans quelle équipe vous verriez-vous et pourquoi ?

(M.G.) : Les minotaures. J'aime bien les monstres, les aberrations, ceux qui sont rejetés. Et qui finissent par se venger. Un psychiatre en dira plus que moi sur le sujet.

 

 

(A.V.) : Et Quel est votre personnage préféré dans ce tome « Le Labyrinthe » et pourquoi ?

(M.G.) : Sophie, à qui j'ai attribué le rôle de personnage principal. Je l'ai construite en fonction du message du Labyrinthe : personne n'est prisonnier de ses gènes, de son héritage. En plus, c'est une femme, c'est ma première héroïne, auparavant je n'avais mis en scène que des hommes au premier plan de mes histoires, donc ça me change...

 

(A.V.) : Dans votre carrière de scénariste, vous avez donc dû penser, élaborer plusieurs histoires et créer pas mal de personnages différents. Si nous devions vous poser la question du personnage qui vous a donné le plus de difficulté et celui auquel vous vous identifiez le plus ?

(M.G.) : Impossible de répondre à toutes ces questions. Inconsciemment, ou consciemment, chaque personnage, pour fonctionner, doit être construit avec des motivations qui, insérées dans un certain contexte, paraissent justes. Donc, je me suis identifié à un moment ou à un autre, à tous mes personnages, même les pires raclures, comme le Vétéran, dans Idoles. C'est plus qu'une position d'artiste bobo, c'est le savoir-faire de scénariste qui veut ça. Une bonne histoire passe par des personnages qui s'affrontent, mais qui, tous, ont un point de vue qui doit pouvoir être valable. C'est ce qui donne de la justesse et de la force à une histoire. C'est d'ailleurs pas forcément mon point le plus fort en tant que scénariste, mais celui que je veux améliorer.

 


(A.V.) : Vous est-il arrivé de ressentir une difficulté tellement grande pour écrire un scénario, que la page restait blanche un certain bout de temps ? Dans l’affirmative, quelle solution avez-vous développé ?

(M.G.) : C'est arrivé pour tous mes scénarios. Ça arrive à chaque étape d'écriture, sauf le tout début : le pitch, l'idée de départ. Quand cette idée-là tombe, on est super enthousiaste. Souvent, c'est un « et si ». « Et si des scientifiques d'aujourd’hui tombaient sur le Labyrinthe du Minotaure et se trouvaient enfermés dedans ». C'est très excitant, mais les problèmes commencent aussi à ce moment-là, parce qu'il faut trouver une idée de réponse, de fin, originale et à peu près explicable et cohérente. Même si c'est du fantastique. Ça c'est la première page blanche. Alors oui, il y a des méthodes : écrire tous les mots inspirés par l'idée, par le thème, chercher des synonymes pour voir s'ils inspirent d'autres choses, les balancer dans Google pour voir ce qui sort. Et voir si des liens se tissent, si une idée émerge qui répond, qui conclue l'idée de départ. Voilà comment je travaille très souvent. Mais ça peut prendre du temps, parfois on a l'idée, mais elle n'a pas été formulée comme il fallait, alors on la trouve nulle, et puis tout à coup, on a une manière de la résumer qui est percutante, alors on la trouve bonne...

Et la page blanche peut recommencer à d'autres moments : rédaction du synopsis, puis découpage. Parfois, parce que finalement, l'idée ne marche pas aussi bien qu'on pensait. Mais aussi parce qu'on a déjà passé beaucoup de temps sur les étapes précédentes, et qu'on en a marre, qu'on veut changer de projet, d'univers... 

 

(A.V.) : Quelle serait pour vous le meilleur sujet, sur lequel écrire un scénario de bande dessinée ?

(M.G.) : Faudrait être fou pour répondre à cette question : le meilleur sujet, je me le garde pour ma prochaine bd :-).

 

 

(A.V.) : Vous avez plusieurs séries à votre actif et de types variés. Quelle fut votre préparation pour élaborer le scénario de chacune d’entre elles ? Laquelle des séries auquel vous avez collaboré, affectionnez-vous particulièrement et pourquoi ?

(M.G.) : Beaucoup de documentation, souvent, pour me préparer, m'immerger, mais aussi me rassurer. Et surtout parce que j'ai fait beaucoup d'historico fantastique, et que pour les deux aspects, Histoire, et même Fantastique, j'avais besoin de doc. Et puis beaucoup de travail sur les idées, parce que j'aime les scénarios riches, ou le lecteur en a pour son argent.

J'ai appliqué cette démarche pour tous mes projets, même une adaptation comme le Mystère Nemo. Après, je n'ai pas de préférence particulière pour aucun de mes projets. Ce n'est pas de la langue de bois, je me suis cassé le clavier sur chacun d'eux avec la même intensité, les adaptations un peu moins parce que la structure était donnée par le livre original, mais c'est tout, j'y allais avec la même envie.

 

(A.V.) : L’une des séries auquel vous avez été scénariste se nomme 3 souhaits mettant en scène un génie devant mener à bien trois missions pour découvrir ses pouvoirs ainsi que leurs limites. Si demain vous trouviez une lampe magique et qu’un splendide génie vous proposerait de faire trois vœux, que demanderiez-vous ?

(M.G.) : On m'a déjà posé la question, j'ai répondu « faire du cinéma, du jeu vidéo et du roman ». Sous-entendu « avec du succès, merci ». Quelqu'un m'a fait remarquer que j'aurais pu souhaiter le bonheur pour ma famille, mes amis, et pour le monde entier. C'est donc naturellement ce que je souhaite aujourd'hui. Je le dis sans hypocrisie aucune...

 

(A.V.) : êtes-vous sur des projets actuellement ?

(M.G.) : Oui, je serai le scénariste du tome 3 de ww2.2 qui sort en Janvier chez Dargaud, avec Vincent Vax au dessin et Lou à la couleur. Ça s'appellera Secret Service, et ce sera, surprise, une histoire d'espionnage dans l'uchronie bâtie par David Chauvel.

 

 

 

Propos recueillis par Alexandra Veldeman & Jonathan Feito Cigarria

Photo © Delcourt 2012

Images © Delcourt 2012

Interview © Graphivore - Alexandra Veldeman & Jonathan Feito Cigarria



Publié le 10/10/2012.


Source : Graphivore

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