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"Moscou, mars 1991,
En peu de mois, tout cela a été balayé. Les nouveaux héros, les banquiers et les top-modèles, ont imposé leur domination et les principes sur lesquels était fonde l'existence de trois cents millions d'habitants de l'URSS ont été renversés. Ils avaient grandi dans une patrie et se retrouvaient soudain dans un supermarché.
Mon père voulait que je devienne diplomate. Il me voyait déjà dans un salon de Vienne ou de Paris, occupé à disséquer la littérature russe en compagnie de quelque vieil ambassadeur.
Ce que je voulais, moi, en revanche, c'était me débarrasser une fois pour toutes du monde des intentions, des devoirs et des projets. C'est pourquoi je me suis inscrit à l'Académie d'Art Dramatique de Moscou et j'ai commencé à vivre la vie désordonnée des théâtreux."
Ainsi débute l'adaptation BD du roman éponyme de Giuliano da Empoli, "Le Mage du Kremlin" (2022) !
Best-seller littéraire (Grand Prix du roman de l'Académie française), il a, l'an dernier, connu son adaptation cinématographique, avec Paul Dano, Jude Law et Alicia Vikander.
da Empoli dans sa narration mélange adroitement réalité historique et fiction afin de décrypter les mécanismes du pouvoir sous le règne du "Tsar" Vladimir Poutine !
Centré sur les confidences du personnage central, Vadim Baranov, ce dernier est largement inspiré de Vladislav Sourkov, la réelle éminence grise de Poutine. Il n'a d'ailleurs pas usurpé son surnom de "vizir" ou de "marionnettiste", notamment dans son rôle lors de la création de la "démocratie souveraine", à la sauce russe.

© Jacamon - da Empoli - Casterman 2026
S'appuyant sur son passé de metteur en scène et de producteur au théâtre comme à la télévision, le héros s'évertue à transformer la vie politique russe en un spectacle permanent ... où la vérité devient ... comme dans toute bonne représentation ... malléable aux yeux du public ... et ici du monde !
"Que dirais-tu de cesser de créer des fictions ... pour commencer à créer la réalité ?"
Et même si il comprend immédiatement que "l'acteur" retenu ne sera pas aussi docile que cru, il va accepter de rentrer dans ce nouveau cirque ...
"Durant notre rencontre, il m'est apparu évident que Poutine ne serait pas homme à se laisser guider pas à pas tel que le lui suggérait Boris, et je n'eus pas longtemps à attendre pour voir mes doutes confirmés.'
Et il s'en accommodera parfaitement car au fond de lui, il ne croit en rien, n'est pas poussé par des envies d'enrichissements personnels ou d'appâts du gain. Non, son moteur à lui est "simplement" l'efficacité du chaos et du récit à offrir au peuple.
Mais face à Baranov, se dresse Ksenia. Elle est le contrepoint humain et émotionnel au cynisme politique de son amant. Elle ramène sur terre celui pour qui tout ne serait que "variables prévisibles" ! Pour elle, l'imprévisible reste dans l'intimité et la liberté vue par chacun.

© Jacamon - da Empoli - Casterman 2026
Œuvre à double face, Luc Jacamon réussit à scénariser ce roman pour lui conserver à la fois son visage politique et sa chronique sur la montée en force puis la main mise sur le pouvoir par Vladimir Poutine dans la Russie post-soviétique.
L'une des grandes qualités de cet album est de tenter de transposer toute l'intensité du roman, ses monologues et réflexions dans une mise en page captivante respectant néanmoins la froideur quasi cliniques des personnages et du Kremlin. Exercice pas évident ... et qui laisse parfois sur le côté une certaine dimension philosophique sur la "démocratie souveraine" voulue par le Tsar ! Nous y retrouvons les principaux moments clés : l'instrumentalisation de la guerre en Tchétchénie pour arriver au pouvoir, la perte du sous-marin Koursk, la prise de le Crimée, le déclenchement de la guerre en Ukraine, sans oublier l'ascension puis la mise au pas des oligarques, tel Boris Berezovsky, Mikhaïl Khodorkovski, Evgueni Prigojine, ...
Une succession d'événements mais sans trop rentrer dans les détails ...
Cela peut néanmoins se comprendre par l'impératif du nombre de pages ! 140, ce qui est déjà assez conséquent !

© Jacamon - da Empoli - Casterman 2026
Le parallèle avec la série "Le Tueur" est dès lors plus qu'intéressant. Pour utiliser un terme à la mode, je dirais que le choix de Jacamon pour cette adaptation est presque "méta". Dessinateur habitué aux tueurs à gages et aux ambiances de polars sombres, il excelle dans les univers froids, tendus, dominés par des personnages calculateurs et détachés émotionnellement. Son style réaliste donne ici beaucoup de crédibilité au récit.
C'est ainsi qu'il réussit ici largement à prodiguer à l'album cette atmosphère froide et lourde, sans faille, ni sentiment que nous retrouvons dans la politique russe ... et de Poutine en particulier. Luc la traite comme une série de contrats et d'exécutions (parfois littérales, souvent symboliques).
En 144 planches superbes, nous sommes immergés dans le spectacle du pouvoir. Pourtant, une question pourrait demeurer : quel était le réel "moteur" idéologique de Baranov ... Sourkov ?
Est-ce finalement son paradoxe : un metteur en scène qui, à force de tout transformer en décor de théâtre, finit par vider la politique de son sens.
"Au milieu de tous ces changements, nous ne sommes pas entraînés à distinguer les choses qui restent les mêmes ... Les choses qui ne changent pas sont presque toujours les plus importantes."
Autre qualité indiscutable de cette album, la réussite de Luc à dessiner admirablement les décors. Qu'ils soient enneigés ou non, ils apportent à l'ensemble de la narration ce petit plus qui la rend effroyablement efficace. Ceci à un tel point que le texte passe parfois au second plan !

© Jacamon - da Empoli - Casterman 2026
A la fois, thriller politique et réflexion sur le cynisme du pouvoir de Poutine, cet album nous permet probablement de mieux appréhender la "substantifique moëlle" qui guide la géopolitique russe d'aujourd'hui.
'Poutine est un Tchékiste, Vadia : de la race la plus féroce, celle qui ne fume ni ne boit ! Ce sont les pires, parce qu'ils cultivent les vices les plus cachés. Il mettra la Russie aux fers."
Thierry Ligot
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Titre : Le Mage du Kremlin
D'après : le roman éponyme de Giuliano da Empoli
Dessin, couleurs et adaptation : Luc Jacamon
Collaboration au scénario : Théa da Empoli
Éditeur : Casterman
Genre : thriller géopolitique, biographie, histoire
Thèmes : politique, Russie, pouvoir, Poutine, littérature
Public : au-dessus de 14 ans
Parution : 29 avril 2026
Pages : 144
Format : 18,4 x 26 cm
ISBN : 978 2 2032 9662 6
Prix : 24 €
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