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D'après le roman éponyme de Benoît Philippon, voici le 1er des 3 tomes prévus de son adaptation en BD par Nicolas Kéramidas.
" - Madame Gavignol, vous savez pourquoi vous êtes là ?
- Pour avoir tiré des coups de pétoire ?
- Plus exactement du tir de 22. Sur les forces de police et dans le fessier du voisin, notaire de surcroît ...
- T'es bien tatillon, j'fais pas autant dans l'détail."
Voilà une entrée en matière qui a de quoi agacer l'inspecteur André Ventura dès le début de l'interrogatoire de cette petite vieille de 102 ans. Il faut reconnaître qu'elle n'a pas sa langue dans sa poche : Berthe Gavignol !
Placée en garde à vue, ce qui semblait n'être qu'un banal fait divers prend rapidement une toute autre dimension.
" - Madame Gavignol, je crois que vous n'avez pas bien saisi la situation. Vous êtes en garde à vue pour avoir tiré sur votre VOISIN ...
- C'est mon doigt qui a RIPé !"
Au fil de l'interrogatoire, Berthe revient sur son existence. Née en 1914, orpheline très jeune, élevée par une grand-mère aussi indépendante qu'excentrique, elle raconte les grandes étapes de sa vie, ses rencontres, ses désillusions et les violences auxquelles elle a dû faire face.

© Kéramidas - Casterman 2026
Chaque révélation soulève de nouvelles interrogations, d'autant plus que plusieurs cadavres semblent jalonner son passé. Entre aveux, souvenirs et règlements de comptes, le portrait de cette vieille dame se dessine peu à peu, à la fois attendrissant, drôle et inquiétant.
" - Reprenons le cours des événements, si vous le voulez bien. Vous venez d'héberger deux FUGITIFS suspectés de meurtre. Vous avez passé la matinée à CANARDER mes troupes. Vous avez tiré sur votre VOISIN, le blessant gravement par deux fois. Vous êtes en possession d'une ARME prohibée et vous m'avouez à présent que vous avez TUé un homme. Un NAZI, certes. Un VIOLEUR, j'entends. MAIS tout de même, avouez que la mule commence à être chargée !"
Une adaptation fidèle de l'univers de Benoît Philippon
Adaptation en bande dessinée du roman à succès de Benoît Philippon, il s'agit plus qu'une simple transposition, Nicolas Keramidas s'approprie pleinement le matériau d'origine. Il conserve l'esprit du livre, son humour mordant et son héroïne hors norme, tout en exploitant les possibilités propres au média graphique.
L'album est construit autour du face-à-face entre Berthe et l'inspecteur Ventura. Cette structure permet d'alterner constamment entre le présent de l'enquête et les souvenirs de la protagoniste, donnant au récit un rythme particulièrement dynamique. Nous découvrons ainsi progressivement les différentes facettes de Berthe, tout en partageant la stupéfaction croissante du policier.

© Kéramidas - Casterman 2026
Une œuvre féministe portée par un personnage inoubliable
L'une des grandes forces de Mamie Luger réside dans ses thématiques. Derrière l'humour omniprésent se cache un regard lucide sur la place des femmes au cours du siècle dernier. Berthe traverse une époque dominée par les conventions patriarcales, les inégalités et les violences sexistes. Pourtant, jamais elle n'accepte le rôle de victime auquel la société voudrait la cantonner.
Le personnage devient ainsi une figure de résistance. Son parcours est celui d'une femme qui refuse de subir et qui choisit d'agir, parfois de manière radicale. Sans jamais sombrer dans le discours démonstratif, l'album aborde des sujets graves tels que les agressions sexuelles, les rapports de domination ou l'émancipation féminine.
Mais l'ouvrage ne se réduit pas à son propos social. Il est aussi question de liberté individuelle, de vieillesse, de transmission et de mémoire. Berthe apparaît comme le témoin d'un siècle entier, avec ses luttes, ses drames et ses bouleversements.

© Kéramidas - Casterman 2026
Un équilibre remarquable entre humour et émotion
L'autre réussite majeure de l'album réside dans son ton. Nicolas Keramidas parvient à mêler des situations dramatiques à un humour constamment présent. Les dialogues prêtent régulièrement à sourire grâce au franc-parler de Berthe, dont les répliques cinglantes évoquent parfois le cinéma dialogué par Michel Audiard.
" - Vous fumez Berthe ?
- Non, ces saloperies-là, c'est un coup à choper le cancer.
- Et ça vous dérange ?
- Ça m'dérange pas, non ... Ça m'incommode."
Cette légèreté n'efface pourtant jamais la gravité des événements racontés. Au contraire, elle permet souvent de mieux faire ressortir les moments d'émotion ou de révolte. Le lecteur passe sans cesse du rire à la tendresse, puis à l'indignation, ce qui confère au récit une réelle richesse émotionnelle.
L'attachement que l'on développe pour Berthe constitue également un atout essentiel. Malgré les crimes qu'elle revendique parfois avec une désarmante franchise, elle demeure profondément humaine.
"- Vous avez un nazi enterré dans votre cave ?
- C'est bien, tu m'as écoutée.
- Que vous avez assassiné ... donc ...
- Ah non ! T'as raté la partie VIOL !"
Ses blessures, sa résilience et son indépendance finissent par susciter autant d'admiration que de sympathie.

© Kéramidas - Casterman 2026
Une narration maîtrisée
Sur le plan scénaristique, Keramidas fait preuve d'une grande habileté. L'utilisation de l'interrogatoire comme fil conducteur permet de ménager efficacement les révélations et de créer un véritable suspense. Chaque souvenir apporte son lot d'informations tout en ouvrant de nouvelles pistes sur le passé de l'héroïne.
Particularité intéressante, les souvenirs ne sont pas toujours racontés directement par Berthe. Un narrateur intervient fréquemment pour mettre en scène les événements du passé. Ce choix crée une certaine distance qui permet de mieux saisir la dureté des situations vécues par la jeune Berthe, tout en évitant que la personnalité haute en couleur de la centenaire ne prenne constamment le dessus sur l'émotion des scènes.
Le récit progresse ainsi avec fluidité, alternant les moments de comédie, les épisodes historiques et les passages plus sombres sans jamais perdre son équilibre.

© Kéramidas - Casterman 2026
Un dessin expressif au service du récit
Graphiquement, le trait souple, dynamique et expressif de Nicolas Keramidas donne immédiatement vie aux personnages. Les visages sont riches en expressions et participent pleinement à l'humour du récit.
Berthe constitue évidemment la grande réussite visuelle de l'album. Qu'elle soit centenaire ou jeune femme, elle conserve une présence remarquable. Son apparence fragile contraste constamment avec la force de son caractère, créant un décalage souvent savoureux.
La mise en scène bénéficie également d'un réel sens du rythme. Les séquences d'interrogatoire jouent avec les codes du polar tandis que les retours en arrière offrent des ambiances variées. La colorisation accompagne intelligemment ces changements temporels où les souvenirs bénéficient de nuances sépias évoquant clairement le passé.
Les décors, parfois minimalistes pour laisser respirer la narration, savent aussi se montrer détaillés lorsqu'il s'agit d'ancrer les personnages dans leur environnement. L'ensemble contribue à une lecture particulièrement fluide et immersive.

© Kéramidas - Casterman 2026
Avec Mamie Luger, Nicolas Keramidas adapte donc brillamment le roman de Benoît Philippon. Sous les traits d'une comédie policière pleine d'humour noir, l'album brosse le portrait d'une femme libre et indomptable qui traverse son siècle sans jamais accepter la soumission.
Porté par des dialogues savoureux, un suspense habilement entretenu et des thèmes forts comme la condition féminine, la résilience ou la lutte contre les violences faites aux femmes, le récit trouve un juste équilibre entre légèreté et gravité.
Soutenu par un dessin expressif et dynamique, ce premier tome séduit autant par la force de son héroïne que par l'intelligence de son propos. Une lecture jubilatoire, drôle et touchante, qui donne irrésistiblement envie de découvrir la suite des confessions de cette mémorable centenaire. Mais pour cela, il nous faudra attendre jusqu'au 14 octobre prochain ... "L'Amour est aux trousses
Et si vous avez adorez, chose dont je ne doute pas, Benoît Philippon est également l'auteur du roman "Papi Mariole", un autre polar des plus décapants.
Thierry Ligot
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Série : Mamie Luger
Titre : 1/3 - La Tentation du mâle
D'après le roman de : Benoît Philippon
Scénario BD, dessin & couleurs : Kéramidas
Éditeur : Casterman
Genre : polar déjanté, critique sociale, humour noir, comédie burlesque
Thème : crime, féminisme, humour, héroïne, roman policier, société, vieillesse allumée
Public : ado - adulte
Parution : 13 mai 2026
Format : 23 x 30 cm
Page : 80
ISBN : 978 2 203 28181 3
Prix : 18 €
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