"Presidio", un road movie littéraire sans concession !
Flux RSSFlux RSS

         Toute l'actualité

 

"Je m'appelle Troy Alan Falconer, voici ce qui m'apporte le plus de plaisir dans la vie ... J'adore quitter le motel à l'aube, les cheveux peignés et encore humides. J'adore les bottes de rodéo noires et les chemises blanches aux boutons nacrés. J'adore les grosses berlines automatiques à vitres électriques. J'adore conduire ces voitures sur une route déserte, en pleine nuit, en écoutant des chanteurs country qui paraissent sincères quand ils chantent, comme Wynn Stewart et Jim Reeves.

J'adore ces choses pour leurs qualités propres. Mais afin que j'en profite vraiment, il faut qu'elles aient un petit truc en plus. Il faut qu'elles soient la propriété, légale et légitime, de quelqu'un d'autre."

 

 

 

Après six ans de vie singulière menée en solitaire, Troy Falconer fait son retour dans la petite ville où il a grandi.

Sa vie était simple : ne rien posséder et vivre aux dépens des autres en leur "empruntant" leurs biens : argent, voiture, ...

 

© Kennedy - Treins - Vilanova - Denoulet - Delcourt 2026

 

Un message de son frère l'incite cependant à revenir dans sa ville natale, New Cova, une miniaturisation de l'Amérique rurale, un bled perdu au fond de nulle part !

 

"Je revenais dans le Comté de New Cova, "Nova" comme l'appelaient les espagnols. Même les Indiens avaient renoncé à s'y installer. Sur des kilomètres carrés, on ne croisait pas un seul arbre, et la terre était sèche et mauvaise. New Cova avait été bâtie par les derniers colons du Texas, sans doute parce qu'il n'y avait plus de place ailleurs."

 

 

La femme de ce dernier, après l'avoir obligé à hypothéquer sa misérable maison, s'est fait la malle avec le maigre héritage de leur père. Troy est résolu à soutenir son frère dans sa quête de récupérer cet argent. A deux, ils se lancent alors dans un périple chaotique à travers les paysages austères du Texas. Troy semble savoir où la chercher ... il semble d'ailleurs l'avoir connue avant son frère !

Leur poursuite débute par le vol d'une voiture ! Mais voilà ...

 

" - ??? Il y a quelqu'un derrière !!!

- Mais non, qu'est-ce que tu racontes ? Il n'y a personne, la route est complètement déserte. On va éviter Big Spring et faire demi-tour pour aller chercher un truc à moi.

- Il y a une gamine derrière, Troy !!! Dans la voiture !!"

 

Le seul problème, c'est qu'une clandestine se trouve à l'arrière du véhicule : Martha, une petite fille légèrement impertinente avec une obsession bien précise en tête, retrouver son père au Mexique ! Pour cela, elle a fui la tante qui l'a recueillie ...

Sous la menace et le chantage, elle va les obliger à la garder avec eux et la conduire là où elle le désire.

Les frères Falconer sont désormais recherchés pour un crime bien plus grave que simplement un vol de véhicule : l'enlèvement d'une gamine !

 

© Kennedy - Treins - Vilanova - Denoulet - Delcourt 2026

 

Adapté du roman éponyme de Randy Kennedy (paru chez "La Croisée", mars 2019), ce récit, imprégné de poussière et de mélancolie, a tout d'un grand roman de la littérature américaine contemporaine. On y reconnaît l'essence du "road movie" littéraire, où le paysage texan devient le miroir de l'errance intérieure des personnages.

 

Le trio improbable de ces 3 personnages donne une dynamique époustouflante à l'intrigue.

Premièrement, Troy ! Insaisissable au début, il est la figure classique du marginal qui a érigé le détachement comme mode de vie ... de survie ! Son refus de "posséder" le rend "libre". Du moins, le pense-t-il ... Aucune attache, aucune émotion ! Mais c'est essentiellement la fuite face à lui-même qui est son moteur. Tout le récit aura pour but de réussir à fendre sa carapace afin de le rendre plus "humain" ... plus "fragile" !

 

" Tout ce qu'on m'impose, je rejette tout en bloc. Alors je pique ce dont j'ai besoin pour vivre. Et quand j'ai l'impression de m'approprier les affaires que j'ai volées, je m'en débarrasse et je cherche une autre cible."

 

Ensuite, son frère, Harlan. Un sédentaire désormais brisé par l'abandon de sa femme partie avec son héritage. Contrepoint émotionnel de Troy, il est ancré dans son quotidien avant d'en être déraciné par la trahison de son épouse. Sorte de moteur "moral" de la quête, son objectif est finalement assez financier.

 

Vient enfin l'élément perturbateur de ce road trip : Martha Zacharias ! D'un simple vol de voiture, elle le transforme en enlèvement involontaire. Issue d'une communauté mennonite, elle ne connaît que des règles strictes. Sa confrontation avec l'anarchie de Troy est le choc entre 2 visions diamétralement opposées de la vie et du monde.

 

 

© Kennedy - Treins - Vilanova - Denoulet - Delcourt 2026

 

La dynamique de cette intrigue repose sur des thématiques bien déterminées. Nous partons de Troy, l'homme sans attaches qui se retrouve entraver dans les responsabilités qu'il a toujours fuies : celle de s'occuper d'un enfant !

Il devra franchir sa frontière, qu'elle soit géographique ou morale en jugeant de ce qui serait "bien" ou "mal" ! Serait-ce pour lui le chemin vers la rédemption ? Le fait de passer de "fantôme" à "protecteur" lui permettra-t-il d'enfin grandir et prendre sa place ?

Tout cela se passe dans une époque de transition importante. Nous quittons l'ère de l'utopie hippie pour se voir confronter à la dureté du réalisme économique !

 

© Kennedy - Treins - Vilanova - Denoulet - Delcourt 2026

 

Simon Treins, dans son adaptation BD, et Giui Vilanova par son graphisme à la fois réaliste et sec, réussissent à saisir et à traduire ce qui pourrait apparaître comme l'essence même de ce qui fait la force de ce récit : l'économie de moyens au service de l'impact émotionnel.

Des planches avec peu de dialogues qui laissent toute la place à l'oppression des circonstances, au poids des événements.

Le silence de Martha et l'immensité des routes texanes créent une tension constante : chaque station-service est un danger potentiel, chaque contrôle de police une fin de partie potentielle.

 

La force du "non-dit" y est à son comble. Les zones grises nous permettent de ressentir toute la lassitude, tant physique que mentale, des personnages au fur et à mesure de la narration. Par son trait, son découpage des planches et ses cadrages, Giui Vilanova impose une atmosphère lourde et oppressante. Ses paysages, ses décors traduisent l'intensité de cette lourdeur d'âme.

Les couleurs de Bertrand Denoulet ne font qu'accentuer cette atmosphère ! Comme une sensation de poussière, de sable, de chaleur lourde nous enveloppent au gré des pages.

Ceci ne fait dès lors que renforcer la force et la violence de l'action lorsque celle-ci se produit !

 

© Kennedy - Treins - Vilanova - Denoulet - Delcourt 2026

 

Ce thriller psychologique pourrait nous faire penser à un autre roman, l'excellent "Arizona" (titre original : "The Outcasts") de Kathleen Kent. Elle y dépeint avec une précision chirurgicale cette quête de dignité au milieu du chaos.

 

Bref, une adaptation BD pleinement réussie qui nous transportera dans le Texas des années '70 pour une fuite éperdue vers un néant chaotique ou rédempteur !

 

 

 

Thierry Ligot

 

__________________________________________________________________________________________________________ 

 

Titre : Presidio

Scénario : Simon Treins (d'après le roman de Randy Kennedy)

Dessin : Giui Vilanova

Couleurs : Bertrand Denoulet

Éditeur : Delcourt

Genre : road trip, polar psychologique

Thèmes : quête de soi, voyage

Public : ado, adulte

Parution : 19 février 2026

Page : 70

Format : 22,7 x 30 x 1,4 cm

ISBN : 978 2 4130 4282 2

Prix : 16,95 €



Publié le 11/04/2026.


Source : Bd-best

        Toute l'actualité

©BD-Best v3.5 / 2026