"Providence" Une dystopie vertigineuse où l'élite règne et les algorithmes décident !
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Dans un futur où l’humanité a épuisé la Terre pour rendre habitable une nouvelle planète baptisée Providence, une fracture sociale abyssale sépare deux mondes : d’un côté, l’élite providencine installée sur cette planète rouge technologiquement avancée ; de l’autre, les Terriens condamnés à survivre sur une planète exsangue.

 

" - Comment renouer le dialogue entre la Terre et Providence ? Ça devrait être notre seul angle d'attaque. Le dialogue d'humain à humain. Et au lieu de ça. La Concorde assomme les Terriens de questionnaires générés par la machine ! Et tout le monde s'étonne des tensions qui explosent ..."

 

Au cœur de cette société à deux vitesses, Keren Kepler incarne l’exception. Originaire de la Terre, il a réussi à intégrer les rangs des privilégiés et travaille désormais pour la Concorde, un programme censé favoriser le dialogue entre les deux peuples. Mais ...

 

 

 

" - Nos chers voisins ne sont pas en odeur de sainteté ici.

- Maintenant qu'ils ont eu ce qu'ils voulaient, ça serait bien qu'ils retournent sur leur saloperie de planète.

- Vous pourriez développer ?

- "Terraformer Providence. Faire de la Planète Rouge un paradis pour l'Homme. Des océans, des prairies, de super stations de ski ..." Eh ben, ça y est. Ils s'le sont offert. mais si j'me souviens bien, c'est nous qu'avons casqué pour leur terraformation, non ? Et j'parle pas que des massacres. ces sangsues ont essoré nos ressources pendant plus de cinq cents ans.

- C'est vrai. Et les Providencins souhaitent se racheter. leurs nouveaux dirigeants ont fondé la Concorde pour qu'elle serve de médiatrice. On y œuvre pour une humanité unie. Ça passe par une Terre rebâtie, dans l'intérêt des terriens."

 

Néanmoins, ce beau projet est-il réellement si "humanitaire" pour les terriens ou n'est-ce qu'un trompe-l'œil afin de conserver leur supériorité et leur mainmise sur la planète Bleue ... quand elle l'était encore ?

 

C'est alors qu'un drame personnel va pousser le père de Keren à rechercher ce qui se cache derrière la Concorde ! Elle qui ne cesse de rassembler toutes les données sur chacun, chacune, de dresser leur "profil". Derrière ses bonnes intentions ... derrière cet écran de fumée ... y aurait-il des peurs, des objectifs, des craintes ? A moins que ???

 

" - Pardon ? Mon "profil" ? Parce que vous croyez vraiment savoir ce que j'ai dans la tête ?

- Votre profil est dressé à partir des données personnelles que vous acceptez de partager en utilisant votre terminal. Habitudes de consommation, déplacements, historiques de navigation. On ne juge pas les pensées qui vous traversent l'esprit. Seules vos actions sont prises en compte."

 

 

Avec Providence, Nicolas Dehghani signe une ambitieuse fresque de science-fiction qui dépasse largement le simple récit d’anticipation.

 

© Dehghani - Sarbacane 2026

 

Sous ses allures de récit d’ascension sociale, Providence interroge pourtant des questions bien plus profondes. La liberté individuelle existe-t-elle encore dans un monde gouverné par les données, les algorithmes et l’intelligence artificielle ?

 

" - Nos algorithmes se nourrissent de siècles de datas humaines. Comportements d'achat, réflexes, gestuelles, inflexions dans la voix. Jusqu'à la manière de cligner des yeux. Quelles précisions apporteraient vos impressions personnelles lors de vos ... discussions de comptoir ?"

 

Jusqu’où une société peut-elle aller au nom du bien commun ? Le contrôle des pensées, la surveillance, les inégalités sociales, l’épuisement des ressources naturelles ou encore les dérives technologiques nourrissent une réflexion particulièrement actuelle.

La Concorde, présentée comme un outil de compréhension mutuelle, apparaît progressivement comme un gigantesque système de collecte de données destiné à anticiper et neutraliser toute contestation.

L’auteur questionne ainsi notre rapport aux technologies décisionnelles et aux algorithmes auxquels nous accordons une confiance grandissante dans nos sociétés contemporaines.

 

" - Monsieur Kepler, vous êtes un homme raisonnable. Vous avez la responsabilité de ...

- La ferme, j'ai dit ! Plus personne prend la responsabilité de rien ! Tous vos putains d'algorithmes décident à votre place et ..."

 

L’album trouve également une résonance émotionnelle forte lorsqu’un drame bouleverse son intrigue et fait glisser le récit vers l’exploration du deuil, de la culpabilité et de la résilience.

 

 

© Dehghani - Sarbacane 2026

 

Nicolas Dehghani ne se contente pas d’exposer une opposition classique entre dominants et dominés. Il construit un univers complexe où les bonnes intentions peuvent masquer des mécanismes de domination particulièrement efficaces.

 

" - Quand les Providencins en auront marre de jouer les bons samaritains ... vous croyez qu'ils hésiteront une seconde avant de reprendre les massacres ? Regardez l'échec pathétique de leur Concorde ... Ils sont bien meilleurs quand il s'agit de nous exterminer.

- Et donc vous dites qu'ils n'attendent que l'occasion pour nous réprimer à nouveau ?

- Mais à quoi vous penser servir ?"

 

 

 

© Dehghani - Sarbacane 2026

 

La scénarisation impressionne d’abord par la solidité de son univers. Les premières pages demandent un certain investissement au lecteur, tant les codes, les institutions et les rapports de force de cette civilisation future sont nombreux. Mais cet effort est récompensé par une immersion remarquable dans un monde cohérent et crédible. Dehghani développe patiemment ses personnages et leurs relations, en particulier celles qui lient Keren à sa famille et à ses collègues providencins. Lorsque survient l’événement charnière qui bouleverse l’histoire, le récit change alors de nature.

 

La fresque politique cède ainsi une large place au drame intime. Ce basculement pourra surprendre certains lecteurs, tant il modifie le rythme et les priorités narratives, mais il permet aussi d’explorer avec finesse des émotions universelles et profondément humaines.

 

Aucun protagoniste n’est réduit à une fonction ou à une idéologie. Chacun possède ses fragilités, ses contradictions et ses aspirations. Cette humanité rend les enjeux particulièrement incarnés et favorise l’empathie du lecteur. Derrière les débats sur l’intelligence artificielle ou les conflits de classes, ce sont avant tout des êtres confrontés à leurs propres blessures qui occupent le devant de la scène.

 

 

© Dehghani - Sarbacane 2026

 

Graphiquement, Providence témoigne d’une évolution spectaculaire du talent de Nicolas Dehghani. Déjà remarqué avec Ceux qui brûlent, l’auteur franchit ici un véritable cap. Son dessin semi-réaliste se distingue par une maîtrise impressionnante des architectures futuristes, des environnements industriels et des paysages urbains. Chaque décor participe à l’immersion dans cet univers crépusculaire où la technologie la plus avancée côtoie la misère sociale.

 

Son travail sur la couleur mérite également d’être souligné. Fidèle à une palette dominée par les nuances d’orange et de gris, l’auteur construit une identité visuelle immédiatement reconnaissable. Ces choix chromatiques ne relèvent pas uniquement de l’esthétique : ils renforcent constamment l’atmosphère du récit, opposant chaleur humaine et froideur technologique, espoir et désillusion. Certaines planches presque monochromes deviennent de véritables respirations visuelles, accompagnant les moments les plus intenses de l’histoire avec une remarquable efficacité narrative.

 

 

© Dehghani - Sarbacane 2026

 

La mise en scène bénéficie enfin de l’expérience de Dehghani dans le domaine de l’animation. Son découpage dynamique, son sens du rythme et sa capacité à faire ressentir les émotions à travers l’organisation des cases démontrent une maîtrise affirmée du langage de la bande dessinée. Les silences, les regards et les espaces vides y ont souvent autant d’importance que les dialogues.

 

 

 

© Dehghani - Sarbacane 2026

 

Au final, Providence s’impose comme une œuvre dense, intelligente et profondément contemporaine. Derrière son décor de science-fiction et ses enjeux interplanétaires se cache une réflexion saisissante sur les dérives possibles de nos sociétés connectées. Nicolas Dehghani livre un récit ambitieux qui conjugue critique sociale, émotion et spectacle visuel avec une rare maîtrise.

 

Une dystopie vertigineuse où l'élite règne et les algorithmes décident. Sous les couleurs de la science-fiction, une mise en garde contre nos propres excès.

 

Une lecture exigeante parfois, mais particulièrement stimulante, qui confirme l’auteur parmi les voix les plus prometteuses de la bande dessinée francophone actuelle.

 

 

 

Thierry Ligot

 

NB : "Providence" est également le coup de cœur de Reynold, de la librairie Brüsel dans sa "20e Minute de Rey - Aoüt 2026" 

 

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Titre : Providence

Scénario, dessin & couleurs : Nicolas Dehghani

Éditeur : Sarbacane

Genre : S.-F. dystopique

Thèmes : nouvelles technologies, deuil, vengeance, IA

Public : ado - adulte

Parution : 19/8/2026

Format : 22,5 x 32 cm

Page : 336

ISBN : 978 2 3773 1913 8

Prix : 29 €



Publié le 31/08/2026.


Source : Bd-best

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