Rencontre avec Aurélia Aurita.
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 Rencontre avec Aurélia Aurita.

Vivi, une petite fille ayant grandi seule dans la forêt est un jour recueillie par une brave dame. Sans famille et n’ayant jamais été auparavant en contact avec la civilisation, la petite sauvageonne apprendra tant bien que mal les règles et codes de la société des hommes.

Voici résumé en quelques mots le pitch de ce nouveau livre d’Aurélia Aurita et Frédéric Boilet. Un livre pour enfants, en apparence très différent de Fraise & Chocolat mais qui pourtant, conserve cette petite touche propre à la dessinatrice…

De passage à Bruxelles lors de la dernière Foire du Livre, Aurélia Aurita a bien voulu répondre aux questions de notre journaliste.

 

 

 

 

Pour votre dernier ouvrage, Vivi des Vosges, vous avez complètement changé de registre car vous nous proposez là une histoire enfantine.

Aurélia Aurita  : Oui, là c’est un véritable livre pour enfants ! C’est une première pour moi et pour Frédéric aussi d’ailleurs. Mais même si le livre change de registre, sur le fond, l’histoire est un peu la même que sur Fraise et Chocolat. C'est-à-dire que c’est l’histoire d’une petite fille qui se rebelle contre le conformisme et les règles imposées, notamment les règles de pudeur qui sont représentées par le port de la culotte.

Votre héroïne Vivi passe son temps à se balader toute nue. Est-ce une allégorie signifiant qu’elle se montre telle qu’elle est au monde ?

 Je ne pense pas parce que c’est quand même une enfant sauvage. Elle a grandi toute seule dans la forêt et pour elle, la nudité est quelque chose de complètement naturel ! Elle ne connait pas la pudeur parce qu’elle ne connait pas la société humaine. Du coup, ce n’est pas vraiment de la provocation, c’est juste qu’elle est comme cela.

En ce qui concerne l’allégorie, peut être qu’il y a un peu de cela aussi car il y a l’expression « mettre son âme à nu »… Oui, c’est vrai qu’il y a beaucoup de moi dans Vivi (rire).

Vous revisitez aussi le mythe de l’Enfant Sauvage dans cette histoire.

 Oui, je parle de l’enfant sauvage mais plus encore de l’enfant différent en général.

Je me suis beaucoup documenté pour faire ce livre. J’ai vu le film de Truffaut, j’ai lu le mémoire de Jean Itard, qui à inspiré le film de Truffaut. J’ai regardé le film « Miracle en Alabama »  d’Arthur Penn, un film qui raconte l’histoire d’Helen Keller, cette fillette qui est née sourde, aveugle et muette et qui, avant l’âge de 10 ans, ne réussissait pas à communiquer avec le monde extérieur. C’est une histoire que je trouve magnifique et j’ai vraiment trouvé un parallèle avec l’enfant sauvage, l’enfant autiste, l’enfant différent à cause de sa couleur de peau, par exemple.

Vivi des Vosges est un livre sur la différence et la manière dont elle peut être perçue dans la société et puis aussi, la réaction des personnes différentes vis-à-vis de ces règles conformistes.

Sur ce dernier point justement, vous avez fait en sorte que l’on perçoive le monde à travers Vivi. Par exemple, on comprend le langage des autres personnages tel que le perçoit votre héroïne.

 Oui, exactement ! Tout le livre est perçu du point de vu de l’enfant sauvage, Vivi, qui ne sait pas parler et qui ne connait pas la ville. En fait, il y a deux codes pour montrer le point de vu de Vivi. D’une part, il y a les mots, comme vous le dites très bien. On ne peut lire que ce que Vivi comprend ! Le premier mot qu’elle apprend c’est son propre nom Victorine, Vivi, car elle n’arrive pas à prononcer le reste. Au début, elle n’arrive pas à comprendre le langage mais c’est progressif car plus elle est en contact avec le monde des humains, plus elle apprend des mots. Mais ce sont toujours des mots qu’elle arrive à comprendre et en l’occurrence, ce sont des gros mots ! De l’autre côté, il y a les couleurs, qui nous permettent de comprendre le monde comme Vivi.

Après avoir réussi à lui faire mettre sa culotte, sa mère la met à l’école. Dans la cours de récré, Vivi se rendra compte que ce milieu est pire que la jungle car les autres enfants ne pensent qu’à humilier les autres, que c’est la loi du plus fort, etc. C’est pour cela qu’elle apprendra essentiellement les gros mots des autres enfants.

 

 

 


C’est comme lorsque vous exposez la nudité de Vivi, c’est vraiment représenté du point de vu de l’enfant.

 Tout à fait, il n’y a pas de tabous ! A cet âge là, l’enfant fait connaissance avec son corps, avec ses fonctions naturelles. Et puis, je me suis rendu compte que les enfants aiment bien dire des mots du genre « pipi-caca ». Ils savent que cela titillent les adultes bien que pour eux, ce n’est pas vraiment subversif puisque cela relève du naturel.

A la fin du livre, votre personnage retourne chez elle. Peut-on s’attendre à une suite ?

 Je ne sais pas encore. Ce que j’aime dans cette fin c’est que c’est une fin ouverte. A la fin du livre, Vivi s’enfuit de l’école et retourne dans sa forêt. Puis, on la voit face à un couché de soleil avec la ville en face d’elle et là, elle dit une obscénité qu’elle a apprise à l’école. On ne sait pas vraiment si ce gros mot est dirigé contre ses anciens camarades de classe ou si même elle comprend ce qu’elle dit. J’aime bien ce genre de fin car tout le monde peut l’interpréter à sa façon. Par exemple, j’ai eu le témoignage d’une fille de 14 ans qui trouvait la fin triste. Ca réflexion m’a beaucoup touchée car elle m’a dit avec ses mots que Vivi n’a jamais réussi à éprouver des sentiments. C’est aussi le pendant des contraintes car il y a des liens qui se créent. Lorsqu’elle vivait seule dans sa forêt, elle était sauvage et elle ne connaissait pas les liens, les sentiments, l’attachement. En vivant un temps avec les humains, elle a eu un aperçu de tout cela mais on ne sait pas si elle en a retenu quelque chose. Et puis, il y a un petit garçon qui est amoureux d’elle et elle ne s’en aperçoit pas. C’est une fin assez mélancolique et j’aime cela.

C’est vrai qu’à la fin, on voit les enfants de l’école tristes du départ de Vivi, en particulier celui qui la martyrisait. Cela m’a fait penser à l’expression « qui aime bien, châtie bien ».

 Oui, mais je ne pense pas que les enfants qui la maltraitaient aient poussé la réflexion jusque là. Ils ont plutôt répondu à un instinct animal qui est de dominer le plus faible et c’est seulement après le départ de Vivi qu’ils se sont rendu compte de la vacuité de leur comportement. Effectivement, le garçon qui la maltraitait est triste et il lâche la culotte. Cette culotte, qui était le symbole de tant de choses, ne sert plus à rien une fois que Vivi est partie. Donc, il se retrouve un peu comme face à un jouet cassé. Il ne s’est plus quoi faire une fois que l’objet de sa persécution est parti.

En même temps, je pense quand même qu’il était amoureux de Vivi mais en la persécutant, c’était sa manière à lui, un peu pataude, de le lui dire. Je me rappelle, lorsque j’étais à l’école primaire, il y avait un petit garçon qui n’arrêtait pas de me tirer les nattes. Ca m’embêtait beaucoup mais aujourd’hui, je me dis que peut être, il était amoureux de moi et que c’était sa manière à lui de me le manifester. Et donc, il y a un petit peu de ce petit garçon dans le petit gros qui embête Vivi.

 

 

 


De quelle manière vous êtes vous partagez le travail Frédéric Boilet et vous ?

 Nous nous sommes partagez le scénario dans une sorte de ping-pong d’idées. Nous avons aussi fait les couleurs ensemble mais les dessins sont de moi.

Frédéric a beaucoup contribué à la structure du scénario, c'est-à-dire le rythme et la succession des scènes. Tandis que moi, j’ai un travail beaucoup plus instinctif, spontané et des fois, je ne suis pas très ordonné. Frédéric a pu me recadrer à ce niveau là et c’était très important car étant donné que c’est un livre quasi muet, il faut être encore plus rigoureux au niveau de la narration. Et puis, nous nous interdisions des mots de transition tels que : «  le lendemain, plus tard », des choses comme cela. Pour palier à ce manque, nous avons essayé de trouver des codes graphiques. C’est pour cela qu’il était très important d’avoir une structure solide.

Enfin, Frédéric a beaucoup contribué à façonner les autres personnages. Tandis que moi, je me suis beaucoup occupé du personnage de la nounou.

 

 


Quels sont vos prochains projets ? 

Pour l’instant, je me repose parce que j’ai mis 1 an et demi à réaliser ce livre et c’est beaucoup par rapport à ce que je produis d’habitude ! Pour Vivi des Vosges, j’ai appris la mise en couleurs car c’était la première fois que je colorais un de mes livres. Du coup, l’année dernière je suis allé dans la forêt et j’ai passé des heures à faire des croquis de la nature. C’est beaucoup d’investissement et donc, je vais me reposer un petit peu. Sinon, j’ai deux-trois projets d’illustration et d’histoires courtes mais je ne ferai pas de livres dans l’immédiat.

 

 

Interview © Graphivore-Missia 2012

Photo © Christian Missia et Jean-Jacques Procureur 2012

Images © Aurélia Aurita.

 



Publié le 15/03/2012.


Source : Graphivore

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