Flux RSS
" Paris, le 1er mai 1884, 1er arrondissement. Familistère du crime, rue de la Grande-Truanderie.
- Madame Fourier a été enlevée !
- Et où qu'ils l'ont emmenée ?
- Il y a forcément des Familistes, mendiants, prostituées, qui les ont vus passer. Quand on aura remonté leur trace, on les libérera ... et ce qu'on laissera derrière nous en partant fera passer à quiconque l'envie de s'en prendre à nous !"
Entre rêve social et vengeance intime, l'utopie vacille !
Un petit rappel du tome 1 avant d'arriver à sa conclusion.
Issue d'un milieu très modeste, Glannes a été receuillie enfant par Jean-Baptiste Godin, un riche et célèbre industriel visionnaire aux idées utopiques, à l'origine d'une communauté ouvrière innovante, le "Familistère de Guise", dans l'Aisne. Son but était d'offrir aux ouvriers "l'équivalent de la richesse".
Devenue adulte, elle s'enfuit sans explication et, sous le nom de madame Fourier, elle fonde à Paris un établissement similaire destiné à offrir une seconde chance aux marginaux ... tout en développant un gigantesque réseau criminel, rappelant la "Cour des Miracles".
Lorsque plusieurs résidents disparaissent sans explication, son compagnon, Célestin, mène l'enquête. capturé puis manipulé par hypnose, il est contraint d'attirer Glannes dans un piège. Tous deux se retrouvent liés à un sombre complot ourdi par Emile Godin, désormais connu sous le nom de Maître Caïus.
La plus belle des utopies peut-elle survivre aux passions humaines ?

© Morvan - Rousseaux Perin - Ooshima - Grand Angle 2026
Une intrigue entre captivité, révélations et affrontement d'idéaux
Le tome 2 s'ouvre sur l'enlèvement de Glannes, commandité par son demi-frère. ce dernier voue une adoration sans limite à son père et à son œuvre. Animé par une jalousie ancienne et incapable d'accepter le destin de cette sœur adoptive qui a reçu l'affection paternelle qu'il estime lui avoir été refusé, il cherche à anéantir tout ce qu'elle a construit.
" - Ne compte pas sur moi pour te donner la moindre information sur mon familistère.
- Toujours à te croire supérieure aux autres ... Mais je vais te prouver que tu es comme tout le monde. Tu parleras !"
Retenue prisonnière et soumise à des séances d'hypnose destinées à briser sa résistance, Glannes replonge dans ses souvenirs. Ces retours en arrière permettent de comprendre son départ du Familistère de Guise, son retour dans la misère parisienne et la naissance de son propre projet communautaire au cœur de la rue de la Grande Truanderie.
Pendant ce temps, Jean-Baptiste Godin découvre les agissements de son fils et se retrouve confronté à une question essentielle : son idéal peut-il survivre lorsqu'il est adapté à un monde qu'il n'avait jamais envisagé, celui des marginaux et des hors-la-loi ?
A mesure que les secrets émergent, le récit évolue vers une conclusion sombre où les destins individuels rejoignent le destin des utopies.

© Morvan - Rousseaux Perin - Ooshima - Grand Angle 2026
Des thèmes riches et profondément humains
Sous les apparences d'une aventure historique, le récit développe plusieurs réflexions particulièrement stimulantes.
La première concerne l'héritage. Chacun des protagonistes revendique à sa manière la pensée de Godin. mais transmettre une idée ne signifie pas forcément en préserver l'esprit. le récit montre combien une même philosophie peut engendre des interprétations radicalement différentes ... voire incompatibles !
" - Pourtant, je ne m'intéresse guère à ce qu'il adviendra, mais à faire le bonheur de mes administrés au jour le jour. Contrairement à toi, je ne suis pas un rêveur. je transforme mes idées en choses concrètes, ces murs en sont la preuve.
- Mais je ... Je fais tout pour propager vos idées en dehors de notre petite ville. Je porte vos valeurs aussi haut que possible !
- Crois-tu que le rapt fasse partie de ce que tu appelles mes valeurs ?"
L'exlusion sociale constitue un autre thème mjeur. Là où le Familistère de Guise cherchait à améliorer l'existence des ouvriers, Glannes tente d'appliquer les mêmes principes à ceux que la société juge irrécupérables. Ce déplacement de perspective nourrit toute l'originalité de l'œuvre.
Et si une utopie conçue pour les ouvriers pouvait être réinventée pour les exclus, les criminels et les oubliés de la société ? c'est l'idée audacieuse au cœur de ce second et ultime volet. Entre thriller historique, drame familial et réflexion sociale, l'album confronte 2 visions du progrès humain, portées par des personnages dont les convictions vont se heurter à la réalité.
La jalousie et la filiation occupent également une place centrale. derrière le conflit idéologique se cache un drame familial fait de frustrations, de belssures affectives et de reconnaissance impossible. Emile n'est pas seulement l'adversaire de Glannes ; il est aussi un homme écrasé par sa figure paternelle.
" - Si tu avais considéré ton père comme un homme, et pas comme un dieu, tu aurais été moins pétrifié en sa présence. Ta vie en aurait été moins sclérosée. Tu ne peux pas me reprocher d'voir réussi là où toi, tu as échoué ...
- Allez, renvoie-la dans les limbes."
Enfin, la trame interroge le destin des utopies elles-mêmes. peut-on réellement transformer la société ? Toute expérience sociale est-elle condamnée à être détournée, récupérée ou détruite par les passions humaines ?

© Morvan - Rousseaux Perin - Ooshima - Grand Angle 2026
Entre réalité historique et fiction romanesque
L'une des grandes qualités du scénario réside dans la manière dont il s'appuie sur des événements réels pour construire une fiction convaincante.
Le Familistère de Guise, fondé par Jean-Baptiste Godin a bel et bien existé. Cette expérience sociale unique visait à offrir aux travailleurs des conditions de vie radicalement innovantes pour l'époque. les auteurs utilisent ce socle historique avec sérieux et intelligence.
A l'inverse, le "Familistère du crime" imaginé par Glannes relève de la pure fiction. pourtant, il apparaît comme une extension logique et fascinante des réflexions sociales de son temps. Ce dialogue entre réalité documentée et invention romanesque donne au récit une profondeur particulière, tout en permettant de revisiter l'histoire sociale sous un angle original.
Loin d'être un simple décor, le contexte historique influence directement les enjeux du récit et nourrit les débats idéologiques qui traversent l'histoire.

© Morvan - Rousseaux Perin - Ooshima - Grand Angle 2026
L'aspect documentaire du récit
L'album bénéficie d'un solide travail de documentation. L'époque, les lieux et les mentalités sont restitués avec crédibilité sans jamais ralentir la narration. Le petit dossier informatif clôturant l'album est d'une aide plus que précieuse pour bien comprendre et s'immerger dans cette époque et le principe même du "familistère".
Autre réussite notable : la confrontation entre les trois figures centrales. Glannes, Émile et Jean-Baptiste incarnent trois manières différentes de concevoir l'émancipation collective. Aucun ne détient totalement la vérité, ce qui donne aux débats une réelle épaisseur.
Enfin, la dimension émotionnelle gagne en intensité dans ce second tome grâce aux révélations sur le passé de l'héroïne et aux tensions qui déchirent la famille Godin.

© Morvan - Rousseaux Perin - Ooshima - Grand Angle 2026
Un scénario ambitieux malgré quelques fragilités
Jean-David Morvan construit son récit comme une enquête sur les origines d'un idéal. Les nombreuses révélations permettent d'éclairer progressivement les motivations des uns et des autres, tout en enrichissant la portée historique de l'ensemble.
La narration alterne habilement confrontation présente et exploration du passé. Cette structure évite la linéarité tout en maintenant l'intérêt du lecteur.
Le traitement d'Émile constitue sans doute l'un des aspects les plus réussis du scénario. Bien qu'il endosse le rôle de l'antagoniste, il apparaît moins comme un simple méchant que comme un homme dévoré par ses blessures d'enfance.
On peut toutefois regretter que certaines idées fortes soient parfois développées plus rapidement qu'elles ne le mériteraient. Quelques transitions paraissent abruptes et le dénouement laisse volontairement une impression d'amertume qui pourra diviser les lecteurs. Mais cette conclusion cohérente renforce finalement le propos de l'œuvre sur la fragilité des rêves collectifs.

© Morvan - Rousseaux Perin - Ooshima - Grand Angle 2026
Une réalisation graphique d'une remarquable maîtrise
Le travail de Romain Rousseaux Perin impressionne par sa précision et son sens de l'espace. Sa formation d'architecte transparaît dans la représentation des bâtiments, des rues et des grands ensembles urbains.
Le Paris populaire du XIXe siècle est reconstitué avec un niveau de détail remarquable. Les ruelles, les cours intérieures et les façades témoignent d'un important travail documentaire. Certaines vues en plongée offrent même une ampleur spectaculaire à plusieurs séquences clés.
Les personnages bénéficient eux aussi d'un traitement soigné. Les expressions traduisent efficacement les émotions et contribuent à la crédibilité des échanges.
La mise en couleurs d'Hiroyuki Ooshima vient compléter cet ensemble avec beaucoup de finesse. Les ambiances varient selon les lieux et les situations : teintes plus chaleureuses lors des souvenirs, atmosphères plus froides et oppressantes durant les scènes de captivité. Cette palette participe pleinement à l'immersion et à la force émotionnelle du récit.

© Morvan - Rousseaux Perin - Ooshima - Grand Angle 2026
En bref, avec "La Mort de l'utopie", les auteurs concluent un diptyque aussi original qu'ambitieux. En réunissant une page méconnue de l'histoire sociale française et une intrigue romanesque nourrie de rivalités familiales, ils prposent bien davantage qu'un simple thriller historique.
Si quelques choix narratifs peuvent susciter la discussion, le diptyque séduit par la richesse de ses thèmes, la pertinence de sa réflexion sur l'héritage des idéaux et la qualité graphique exceptionnelle.
Surtout, elle pose une question passionnante qui confirme de résonner longtemps après la lecture : une utopie peut-elle survivre lorsqu'elle cherche à inclure ceux que le reste du monde refuse d'accueillir ?
Une conclusion forte, mélancolique et intelligente pour un dyptique qui mérite autant l'attention des amateurs de BD historique que celle des lecteurs curieux des grandes expérimentations sociales du XIXe siècle.
Thierry Ligot
________________________________________________________________________________
Série : Rue de la Grande Truanderie
Tome : 2/2 - La Mort de l'utopie
Scénario : Jean-David Morvan
Dessin : Romain Rousseaux Perin
Couleurs : Hiroyuki Ooshima
Éditeur : Bamboo
Label : Grand Angle
Genre : Histoire - thriller - biographie romancée
Thèmes : social, société, utopie, héritage spirituel
Public : ado - adulte
Parution : 28 janvier 2026
Format : 24,4 x 32,2 cm
Page : 56
ISBN : 978 2 81899 628 7
Prix : 15,90 €
| © BD-Best v3.6 / 2026 |