"Victor Hugo - La Bouche d'ombre" la voix qui éclaire l'ombre
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Chassé de France pour son opposition à Napoléon III, Victor Hugo vit en exil à Jersey, entouré de sa famille et de quelques proches. Néanmoins, il demeure prisonnier d'une blessure qui ne s'est jamais refermée : la disparition tragique de sa fille Léopoldine, noyée dix ans auparavant.

 

" Ce jour-là, je suis mort ... c'était le 9 septembre 1843"

 

À travers le regard d'Herbert Salliès, un jeune admirateur fictif venu rencontrer son idole, nous découvrons un Hugo bien différent de l'image du grand homme de lettres.

 

 

 

 

Nous sommes le 12 septembre 1853 ...

 

" Monsieur Hugo m'avait donné rendez-vous l'après-midi en un lieu appelé "Le trou du Diable" mais il n'y était pas ... Je l'ai attendu plus d'une heure, quand ...

- Excusez mon retard. mais il m'est arrivé cette nuit quelque chose de si extraordinaire !!"

 

Éprouvé par le chagrin, fasciné par les questions de l'au-delà et de la survie de l'âme, il se laisse progressivement entraîner dans les séances de spiritisme organisées autour des célèbres tables tournantes. Convaincu d'entrer en contact avec les morts, il croit entendre la voix de Léopoldine, mais aussi celles de personnages illustres ...

 

" - Nous avons eu ces derniers temps beaucoup de connexions ... beaucoup d'esprits différents, aussi !

- La mort, le drame, l'ombre du sépulcre ...

- Quel nom étrange. Bien peu engageant !

- C'est v rai ! mais c'est celui que cet esprit nous a donné comme le sien ...

- Nous avons eu la visite d'hommes célèbres aussi ! ... Platon, Jésus-Christ, Dante, Shakespeare ..."

 

 

 

© Rodolphe - Roman - Anspach 2026

 

Avec Victor Hugo, La Bouche d’ombre, Rodolphe et Olivier Roman choisissent de délaisser la figure officielle du monument littéraire pour s’intéresser à un moment plus secret de son existence. L’album se concentre sur les années d’exil à Jersey, après le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, alors que l’écrivain vit encore sous le choc de la disparition de sa fille Léopoldine, noyée dix ans plus tôt.

 

Plutôt qu’une biographie exhaustive, les auteurs privilégient une tranche de vie marquée par la souffrance intime, l’isolement politique et l’attirance grandissante de Hugo pour les séances de spiritisme. Autour des fameuses tables tournantes, l’écrivain croit retrouver la voix de sa fille disparue, mais aussi dialoguer avec Shakespeare, Galilée, Molière ou même l’Océan. De cette expérience naît une réflexion sur le deuil, la création artistique, la foi, la folie et les frontières incertaines entre le réel et l’invisible.

L’un des principaux atouts de l’album réside justement dans cet angle original. En montrant un Hugo vulnérable, hanté par ses fantômes et cherchant dans l’au-delà une consolation impossible, les auteurs dévoilent une facette moins connue de l’homme derrière la légende. Le récit met également en lumière la manière dont cette période nourrit son inspiration poétique et participe à l’émergence d’œuvres majeures comme Les Contemplations.

 

 

© Rodolphe - Roman - Anspach 2026

 

Un scénario entre reconstitution historique et questionnement intérieur

Rodolphe construit son récit à partir d’éléments historiques solides, notamment les comptes rendus des séances spirites consignés par Hugo et son entourage. Cette documentation donne une véritable crédibilité aux échanges et replace le lecteur dans un XIXe siècle où le spiritisme fascine autant qu’il intrigue.

 

Pour faciliter l’immersion, le scénariste introduit Herbert Salliès, un jeune admirateur fictif qui découvre l’intimité du poète et sert de regard extérieur. Ce procédé s'avère pertinent, car il permet d'observer Hugo avec admiration mais aussi avec une certaine distance critique. À travers les interrogations du jeune homme, le lecteur se demande continuellement si le génie romantique est visionnaire, victime de son chagrin ou simplement prisonnier d'une croyance devenue obsession.

 

L’album séduit par son atmosphère mélancolique et son approche sensible du deuil. Rodolphe parvient souvent à établir des passerelles entre la souffrance personnelle de Hugo et sa création littéraire. Les dialogues issus des séances spirites apportent une tonalité étrange, parfois poétique, parfois inquiétante, qui imprègne l'ensemble du récit.

 

Toutefois, le scénario n'est pas exempt de limites. Certaines pistes narratives semblent insuffisamment exploitées. La relation entre Herbert et Adèle Hugo, par exemple, occupe plusieurs passages sans réellement influencer la progression du récit.

D’autres aspects essentiels de cette période, comme le combat politique de Hugo contre Napoléon III ou la genèse plus concrète de certaines œuvres majeures, restent en arrière-plan. Il en résulte parfois une impression de dispersion, comme si plusieurs thèmes concurrents empêchaient le récit d’atteindre toute sa profondeur émotionnelle.

 

Malgré ces réserves, l’ensemble demeure captivant grâce à la sincérité du propos et à la volonté de montrer un homme en pleine métamorphose intellectuelle et spirituelle.

 

 

© Rodolphe - Roman - Anspach 2026

 

Un graphisme classique au service de l’ambiance

Au dessin, Olivier Roman adopte une approche réaliste et élégante parfaitement adaptée au contexte historique. Son trait précis restitue avec soin les décors de Jersey, les intérieurs bourgeois de Marine Terrace et les paysages marins qui entourent les personnages. L’île devient presque un protagoniste silencieux, tant sa présence contribue à l’atmosphère de solitude et d’étrangeté qui traverse l’album.

 

L’artiste excelle particulièrement dans la représentation des visages. Les regards, les postures et les expressions traduisent avec finesse le poids du deuil, l'épuisement moral ou l'émerveillement mystique des protagonistes.

Victor Hugo apparaît tour à tour imposant, fragile, habité ou presque halluciné, tandis qu’Adèle laisse déjà entrevoir une certaine fragilité psychologique.

 

Les couleurs de Cerise jouent un rôle important dans cette réussite visuelle. Les tonalités douces, souvent crépusculaires, renforcent la dimension mélancolique du récit. Les scènes de spiritisme bénéficient d’une mise en couleurs subtile qui entretient constamment l’ambiguïté entre phénomène surnaturel et projection mentale.

 

On pourra apprécier dans son dessin un certain classicisme. La mise en scène demeure souvent sage et théâtrale, ce qui limite parfois l’impact dramatique des séquences les plus intenses. Néanmoins les pleines pages et scènes de tempête sont superbes, nous entraînant dans des voluptés de sentiments, d'émotions qui se déchirent, explosent dans les cris de l'âme.

 

" Toutes mes absurdes certitudes volaient en éclats : oui, la mort n'était pas une fin. Nos disparus existent toujours : Léopoldine est vivante !"

 

Face à des thèmes aussi puissants que le deuil, la folie ou les visions mystiques, certains lecteurs auraient sans doute apprécié davantage d’audace graphique pour traduire les tourments intérieurs de Hugo.

 

 

© Rodolphe - Roman - Anspach 2026

 

Une évocation intéressante mais pas totalement aboutie

Ceci dit, était-ce le but premier ?

Sans révolutionner le genre de la bande dessinée biographique, Victor Hugo, La Bouche d’ombre propose une plongée singulière dans l’une des périodes les plus troublantes de l’existence du grand écrivain.

L’album séduit par son sérieux documentaire, son atmosphère envoûtante et la qualité de son illustration. Il rappelle combien le deuil de Léopoldine a marqué durablement l’auteur des Misérables et nourri son imaginaire poétique.

 

On peut regretter que certains enjeux demeurent seulement esquissés et que le récit hésite parfois entre chronique historique, portrait psychologique et récit fantastique.

Mais cette approche permet également de préserver le mystère entourant ces séances spirites dont personne, pas même Hugo, ne semblait réellement détenir la clé. Et rien que pour cela, sa lecture est captivante et addictive ...

 

" - Vous savez, je tends beaucoup l’oreille à ce que me dit la « Bouche d’Ombre ». Dieu me parle et je l’écoute."

 

 

© Rodolphe - Roman - Anspach 2026

 

Au final, Rodolphe et Olivier Roman livrent une œuvre sensible et érudite qui éclaire un épisode méconnu de la vie de Victor Hugo. Une lecture séduisante par son ambiance et son sujet, qui donne surtout envie de redécouvrir l’œuvre de l’écrivain et de s’interroger sur les liens complexes entre la douleur, l’imagination et la création.

 

A recommander durant ces vacances estivales bien chaudes ... histoire de se rafraîchir un peu l'esprit !

 

Nous avions rencontré Olivier Roman le 26 mars pour une petite capsule de "Derrière la palette" : ici

 

 

Thierry Ligot

 

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Titre : Victor Hugo, La Bouche d'ombre

Scénario : Rodolphe

Dessin : Olivier Roman

Couleurs : Cerise

Éditeur : Anspach

Genre : biopic, fantastique, drame

Thèmes : spiritisme, deuil, création poétique, littérature, Victor Hugo, Jersey

Parution : 20 mars 2026

Format : 24 x 32 cm

Page : 48

ISBN : 978 2 9311 0554 2

Prix : 15,50 €



Publié le 08/08/2026.


Source : Bd-best

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