Augustin Lebon entre en rési…lience : C’est un paradoxe, les pesticides tuent les sols mais les rendent productifs. Jusqu’à quand ?
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Augustin Lebon entre en rési…lience : C’est un paradoxe, les pesticides tuent les sols mais les rendent productifs. Jusqu’à quand ?

Par les temps qui courent, le Neuvième Art se soucie de plus en plus de l’espace qui l’entoure, de notre monde dans lequel les sécheresses sont de moins en moins rares et les terres de plus en plus arides. Notre monde agricole sur lequel « veillent » (à leurs intérêts, principalement) les puissantes sociétés, que dis-je, les monstres comme Monsanto. Dans Résilience, c’est à Diosynta Biotechnology que sont confrontés les personnages d’Augustin Lebon. Et s’il faut choisir son camp, le manichéisme n’est pas pour autant de mise dans ce monde post-apocalyptique où chacun fait ce qu’il peut pour survivre. Interview.

 

 

 

 

 

 

 

© Lebon/Poupelin

 

Bonjour Augustin. Ce n’est pas la première fois que vous publiez un album mais j’imagine qu’il a une saveur particulière, vous y êtes auteur… complet.

Oui, c’est vrai, c’est une idée, une histoire que je voulais développer et qui me tenait à coeur. Après si je me suis, cette fois, occupé du scénario et non seulement du dessin, je n’étais pas entièrement seul puisque Louise Joor m’a servi de renfort et Hugo Poupelin a réalisé les couleurs.

 

 

 

 

© Augustin Lebon

 

Justement, cette idée qui vous tenait à coeur, quand vous est-elle venue ?

Il y a six-sept ans, je suis tombé sur un documentaire qui traitait de l’agriculture sous un angle catastrophé : « Solutions locales pour un désordre global » de Coline Serreau.

Ça m’a retourné et j’y ai tout de suite trouvé matière à faire une BD. Mais je n’ai pas trouvé tout de suite la manière de concilier la BD que j’apprécie, faite d’action et de divertissement, avec ce thème très actuel qu’est l’écologie. Je me suis lancé quand j’ai trouvé le genre qui me permettait de le faire : l’anticipation.

Sans renier vos deux précédents albums, non plus ! Il y a dans Résilience, une part de western, non ?

Un aspect poussiéreux, désertique, c’est vrai. Mais c’est une BD qui parle beaucoup de ce qui peut se passer demain si on continue sur la lancée d’aujourd’hui. Mais, étant fan de western, ça ressort certainement.

 

 

 

 

© Lebon/Poupelin chez Casterman

 

Cette situation qui dégénère, c’est surtout une affaire de politique. Pas si éloigné de celle menée aujourd’hui.

C’est vrai, la situation que je décris, on y est arrivé à cause d’une absence totale de politique dans le domaine de l’écologie, de l’agriculture. Un désintérêt, une absence de vision. Il me tenait d’inventer un futur qui parlerait d’aujourd’hui et de ce que je ressens. Une société, un avenir plus serein, ça passe par une politique audacieuse.

 

 

 

 

© Augustin Lebon

 

Finalement, je ne m’y retrouve pas, êtes-vous Belge ou Français ?

Je viens de Roubaix, en fait, mais ça fait dix ans que j’habite en Belgique. Du coup, moi non plus, je ne sais plus. Disons que je suis Franco-Belge.

 

 

 

 

© Lebon/Poupelin

 

Cela ne vous a pas forcément empêché de suivre le dernier débat Macron-Le Pen. L’environnemental n’y était pas franchement de mise…

C’est dommage, l’écologie est devenue un parti politique. Comme s’ils étaient cinq sur une branche qu’ils sont en train de la scier et qu’ils n’en désignaient qu’un comme responsable. Il faut conscientiser tout le monde aux enjeux écologiques. La résilience dont je parle a déjà commencé mais elle est principalement soutenue à la base, par des initiatives locales, pas en hauts lieux.

Justement, Résilience, pourquoi ce titre ?

À partir du moment où j’avais mon angle d’attaque sur l’anticipation, j’ai cherché un titre qui puisse coller. La résilience, c’est d’abord un terme sociologique qui désigne ce comportement humain, mais aussi des écosystèmes après une catastrophe pétrolière par exemple, à se reconstruire après un traumatisme. C’était le titre parfait. D’autant que si certains ont pris les armes, les héros sur lesquels je m’attarde sont pacifiques. Ils doivent survivre, néanmoins.

 

 

 

 

© Augustin Lebon

 

On aurait pu craindre une vision manichéenne, ce n’est pas le cas. Autant du côté des officiers du pouvoir que du côté des agriculteurs qui ont le nez dans le guidon ou, de toute façon, doivent bien continuer à survivre et gagner leur croute même s’ils doivent, pour cela, utiliser des pesticides et d’autres crasses…

J’ai essayé d’amener un peu de nuances. Bon, tout le monde ne les perçoit pas, apparemment, mais c’est une autre histoire. Je ne voulais pas faire des agriculteurs les méchants de cette histoire. Ils sont piégés, par le productivisme, dans un engrenage. Ils se posent des questions ou pas. Et si cette série se veut critique, je ne cherche pas à accabler ces producteurs.

 

 

 

 

© Augustin Lebon


 

Il y a ainsi de la place pour plus d’une opinion. Comme la résistance qui se mène de manière violente ou pacifique. Avec, de chaque côté, des personnages symboliques.

Du côté de la violence, on retrouve les Fils de Gaïa. Ils lorgnent du côté de Mad Max, non ?

Je ne suis pas un grand fan des premiers Mad Max, mais de leur vision post-apocalyptique, en ont découlé beaucoup d’autres films que j’ai aimés ou moins. Le dernier Mad Max, je l’ai trouvé plus intéressant. Alors, les Fils de Gaïa, avec leurs pistolets, leurs véhicules, oui ils pourraient en être issus, mais il fallait qu’ils restent dans le ton de mon univers.

 

 

 

 

Les fils de Gaïa © Augustin Lebon


Quelles ont été vos recherches documentaires ?

J’ai regardé pas mal de documentaires sur l’agro-alimentaire de manière à cerner la thématique mais pas que des documents à charge. Je suis sensible à tout ce qui se rapproche de l’agro-écologie. J’ai même consulté des documents du Ministère de l’agriculture. Puis, dans un autre volet, je me suis pas mal intéressé à la résistance telle qu’elle se menait durant la seconde guerre mondiale.

 

 

 

 

© Augustin Lebon

 

Au niveau graphique, j’ai finalement fait assez peu de recherches mais je me suis beaucoup documenté dans un souci de crédibilité. Je n’ai pas fait beaucoup de croquis préparatoires mais des cuistax des Fils de Gaïa [et, croyez-moi, ce n’est pas si facile à dessiner] aux logos et uniformes, je voulais amener quelque chose d’oppressant, une dramaturgie.

Votre héros s’appelle Adam, un rapport avec la Bible ?

Au départ, il devait avoir un autre prénom mais ce fut un sujet discussion avec mon éditeur. J’ai donc adopté ce deuxième prénom qui a moins rapport à la Bible qu’à la signification de ses racines hébraïques : « de la Terre ». Cela va bien pour un fils de parents résilients qui entretient un lien fort avec sa famille. Après mon éducation catholique a certainement joué. Comme le mythe de la terre promise vers lequel l’intrigue se dirige.

 

 

 

 

© Augustin Lebon

 

Avant ça, il y a les Terres Mortes… ces terres qui sont pourtant luxuriantes, porteuses de belles plantations.

C’est vrai, elles sont productives mais elles sont mortes, asséchées  par l’utilisation intensive d’herbicides et de pesticides. Regardez les champs en ce moment. C’est le désert,des terres vides dans lesquelles l’eau ne s’infiltre pas. C’est un paradoxe, les pesticides tuent les sols mais les rendent productifs. Jusqu’à quand ?

 

 

 

 

© Lebon/Poupelin chez Casterman

 

Vos héros ne le sont pas vraiment, finalement. Si ?

Adam, c’est un héros paradoxal. Il a le physique de l’emploi, la mâchoire, la physionomie carrée. Mais il n’est pas doué, il est maladroit, il ne fait pas un bon résilient. Puis, il se pose pas mal de questions. Il saisit les opportunités et renonce au combat. Du coup, il va accompagner des personnages qui ne sont pas du même type, un groupe qui veut s’en sortir. Comme Ellen qui est plus sûre d’elle ou Agnès qui avance quoiqu’il advienne.

 

 

 

 

Ellen © Augustin Lebon

 

Et si vous nous parliez un peu de vos deux collaborateurs.

Hugo Poupelin était déjà aux couleurs sur Le Révérend. On s’est bien entendu et il parvient tellement bien à retranscrire les atmosphères, la misère mais aussi les côtés plus positifs de l’album.
Le Révérend ©Lylian/Lebon/Poupelin chez Emmanuel Proust Editions

Louise, c’est ma femme. On partage le même atelier et elle me relit. On se renvoie la balle, en fait. Ce qui permet d’affiner les personnages et les dialogues. Car, mine de rien, c’est beaucoup de sueur et c’est bien d’avoir un troisième oeil. Elle me renforce au scénario et dans le découpage.

Deux tomes sont prévus, mais voyez-vous plus loin ?

Oui, il y a possibilité d’une suite, il y a des idées. Mais je suis toujours dans le deuxième tome et la série m’échappe. C’est

Vous parliez du choc que vous avez eu en voyant ce documentaire déclencheur. Votre mode de vie a-t-il changé ?

Oui, complètement. La vision de ce documentaire m’a retourné. Je n’en ai pas dormi de la nuit, je voulais sauver le monde. Aujourd’hui, rien n’est jamais parfait et je vais toujours prendre mes frites au snack, à l’occasion. Mais j’ai appris à acheter plus localement, agissant pour que les producteurs de la région s’en sortent. J’ai banni les pesticides. Moins pour des raisons de conséquences sur la société que parce que je refusais de donner des sous à des entreprises qui font crever des gens dans des pays bien lointains. Sinon, je n’ai plus mis les pieds dans un supermarché depuis trois ans.

Je ne suis pas parfait mais je m’efforce de faire toujours mieux, de me poser des questions et de veiller à ce qu’on laisse aux générations suivantes.

 

 

 

 

© Augustin Lebon

 

Vous avez des héros dans le genre ?

À vrai dire, je n’aime pas beaucoup le culte de la personnalité. Je reprendrai donc une phrase d’une chanteuse que j’aime beaucoup : Anne Sylvestre. « J’aime les gens qui doutent ». Ceux qui se remettent en question, reviennent sur leurs pas.

J’aime aussi l’idée de ce petit village anglais fracturé par l’industrialisation. Une minorité d’habitant y a appelé les gens à fleurir la ville. Désormais, il y a des légumes dans les parkings ou en face des commissariats. Les gens s’arrêtent, se parlent. « Oh, ça a bien poussé ». J’ai de la tendresse pour les gens qui n’attendent pas la politique pour réagir.

 

 

 

 

© Augustin Lebon

 

Depuis quelques années, des auteurs de BD comme Philippe Squarzoni ou, plus récemment, Delphine Le Lay et Alexis Horellou se sont intéressés à l’écologie, à la manière de changer son quotidien. Avez-vous lu de telles BDs ?

Je pourrais faire le parallèle avec Le Grand Mort. Après, je suis plus un lecteur d’action, de grands divertissements. Et le western aborde très rarement des thématiques pareilles.

Des coups de coeur récents, alors ?

En western, il y a eu L’odeur des garçons affamés de Loo Hui Phang et Frédérik Peeters. Je trouve qu’ils ont trouvé un angle très rarement abordé et c’est très réussi.

Enfin, d’autres projets ?

Je termine donc le tome 2. Après on verra. Forcément, quand on devient scénariste, on y prend goût. J’ai une idée de polar dans les Ardennes Belges, sur le fond de la chasse. Puis, pourquoi pas, un retour au western.

 

Propos recueuillis par Alexis Seny



Publié le 22/05/2017.


Source : Bd-best

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