Avec Yasmina, Wauter Mannaert veut changer le monde avec des patates : « Dans beaucoup de récits, la nourriture est métaphorique »
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Avec Yasmina, Wauter Mannaert veut changer le monde avec des patates : « Dans beaucoup de récits, la nourriture est métaphorique »

On ne se méfiera jamais assez de ce qu’il y a dans nos assiettes ! Y compris parmi les patates qu’on aime tant déguster en purée, en frites, en croquettes en zo voort, etc. Héroïne pour les enfants comme les adultes, Yasmina va ainsi, bien malgré elle, sauver un monde devenu fou après avoir avaler une nouvelle espèce de patate, modifiée, dangereuse mais néanmoins addictive. Dans un album (qui pourrait être le premier d’une série), Yasmina et les mangeurs de patates, Wauter Mannaert cristallise avec humour, amour et un graphisme (d)étonnant des enjeux importants de notre société de consommation. 

 

 

 

 

 

 

 

© Wauter Mannaert

 

Bonjour Wauter. C’est la première fois que je vous lis. Quelle énergie.

L’énergie, je pense quelle était déjà présente dans mes précédents albums, Weegee et El Mesias. Il y a peut-être plus d’humour. Disons que ce qui a changé, c’était ma volonté d’aller vers un public plus jeune et de le faire jusqu’au bout. Dans l’humour visuel, notamment. Ma référence reste le dessin animé.

Un album jeunesse, alors ?

Le thème est très actuel, la nourriture. J’ai essayé de ne pas être trop à charge. En tant qu’adulte, je travaille avec des jeunes. J’avais envie de prendre un personnage qui leur ressemble, Yasmina. Mais, je ne voulais pas que ce soit réducteur. Je voulais concevoir un récit dans lequel grands comme petits se retrouvent. Avec du second degré mais aussi du premier degré. Je devais pouvoir me libérer de cette thématique lourde avec de la joie et de l’humour. Je voulais une couverture qui parle tant aux adultes qu’aux enfants et un album à l’image de notre société. Dans lequel tout le monde se retrouvera. Comme le jardin de Marco, l’ami de Yasmina qui aime cultiver propre.

 

 

 

 

© Wauter Mannaert chez Dargaud

 

Un album qu’on lit à deux, en fait. Devant lequel parents et enfants peuvent se retrouver à tourner les pages ensemble ?

Il y a un lien, c’est sûr. Un départ pour parler de certains thèmes, de certains choix. Celui de manger ou pas de la viande, par exemple.

Pas de viande, ici, mais des patates.

Je suis parti de mes observations. J’habite Schaerbeek, il y a des jardins partagés, des potages sur les toits, des fermes urbaines. C’est de là que je suis parti pour, au final, ne fait que les évoquer. Je pense qu’il est essentiel que nous reprenions le contrôle sur la nourriture.

 

 

 

 

© Wauter Mannaert chez Dargaud

 

Avec la patate, j’avais un légume qui nous concernait tous. C’est tellement belge. Ça nous caractérise tellement bien.

Pas loin de Van Gogh.

Aussi ! Nos grands-parents étaient des mangeurs de patates. La société a changé depuis le temps mais la patate, elle, est restée. Toujours populaire.

 

 

 

 

De Aardappeleters © Van Gogh

 

 

Ce qui marque dans cet album, au premier abord, c’est cet équilibre entre les dialogues et les pages muettes mais tellement expressives.

Il n’y a pas de dialogue dans les premières planches de cet album. J’y tenais. J’ai travaillé très fort sur le rythme, je ne voulais pas que ça paraisse trop lourd. Commencer sans le texte, en laissant l’image raconter, c’est laisser la possibilité au lecteur d’être absorbé. J’ai chassé les gros blocs de texte. Ça m’a forcé à trouver des solutions très originales.

 

 

 

 

© Wauter Mannaert chez Dargaud

 

On entend trop souvent des gens qui disent qu’ils ont lu le texte d’une BD sans trop regarder le dessin. Je voulais l’éviter. J’ai caché des détails, j’ai mis des histoires en plus. Ils prendront sans doute sens à la relecture, plus qu’à la première lecture.

Je voulais prendre le temps, montrer un maximum de légumes  au tout début mais je ne devais pas oublier d’introduire les personnages, qu’on s’y attache. Il y a mine de rien beaucoup d’informations à placer.

Moi, j’ai été bluffé sur cette succession de planches où vous capter inévitablement notre regard pour permettre une lecture à contre-courant de ce qui se fait d’habitude. Sur la page de gauche, on lit de gauche à droite, en descendant, puis on arrive sur la page de droite par le bas et on remonte en slalom. On remonte un escalier, suivant l’odeur de frites que le papa de Yasmina véhicule en remontant chez lui. Je ne m’en suis pas remis.

Ah, l’escalier. C’était une scène difficile. C’était une manière de présenter le papa mais aussi de montrer différemment, en une seule planche, le milieu dans lequel il vit avec sa fille. En une planche, grâce à l’odeur de frites, on s’introduit dans l’appartement, on le visite, on voit ce qu’il s’y passe. Je voulais forcer le lecteur à lire différemment.

 

 

 

 

© Wauter Mannaert

 

Puis, il y a quelques planches où les cases sont démultipliées de plus en plus petites.

Comme dans les films, quand le calendrier tombe les pages. Je voulais montrer le temps qui passe. C’est amusant à faire.

 

 

 

 

© Wauter Mannaert chez Dargaud

 

C’est la première fois que vous scénarisez une histoire.

C’est vrai, c’est un thème très personnel. J’aime travailler avec un scénariste, mais, dans ce cas-ci, j’étais obligé de le raconter moi-même. J’ai mis sept ans à le concrétiser.

Cela dit, sur El Mesias, j’avais déjà fait un travail d’adaptation, j’étais parti d’un texte pur et dur. J’avais déjà l’habitude de réécrire.

Pour Yasmina, je n’ai pas écrit de script. Tout est venu en dessinant. Je voulais échapper au texte, éviter le décalage entre le dessin et ce qui est écrit. Pour ce faire, j’ai travaillé au format A5, synthétisant quatre planches sur une feuille. C’était très petit, presque illisible. Ça donnait des petits bonshommes avec du texte tournant autour.

 

 

 

 

© Wauter Mannaert

 

Il y a eu beaucoup de changements ?

Non, je suis resté proche de cet effet surprenant. Bon, il y a bien quelques scènes que j’ai retravaillées.

Pour la première fois également, vous signez les couleurs.

C’était un challenge. Et c’est mieux comme ça. Une vraie bataille que je suis content d’avoir engagée. Il y a eu des tests de coloristes mais mon dessin était tellement personnel que ça ne fonctionnait pas. Mon dessin n’est pas fermé, il n’y a pas de case. C’était trop libre pour beaucoup de coloristes. Puis, la couleur fait partie du dessin, je restais dans l’énergie.

 

 

 

 

© Wauter Mannaert chez Dargaud

 

Rentrons dans l’histoire. Et une question qu’on ne peut s’empêcher de se poser. Sont-ce les savants qui sont fous… ou le monde qui nous entoure et ses foules ?

C’est un dilemme.

Le savant n’est pas tellement fou, d’ailleurs. Amaryllis pense faire le bien mais son invention est récupérée.

Il était important que le grand méchant soit un ultra-capitaliste, en tout cas. Mais je devais rester nuancé. Poser la question du choix. Nous serons bientôt dix milliards sur Terre, autant à nourrir. Comment va-t-on faire ? Quelle technologie va bien pouvoir nous aider. Amaryllis a bien une idée mais elle lui échappe. La patate OGM, ce n’est pas de sa faute, et ça tourne à la catastrophe.

 

 

 

 

© Wauter Mannaert

 

Ça part de bonnes intentions qui font du mal. À l’instar de Zorglub. C’est le méchant le plus vu dans les albums de Spirou et Fantasio et pourtant, c’est surtout un rêveur, doublé d’un gaffeur.

Beaucoup de méchants ont des animaux. Ils sont présents, eux aussi, bien malgré eux.

Chut, il ne faut pas trop en dire. Il me fallait un ingrédient secret. J’étais parti sur un champignon, comme Franquin. J’ai changé ensuite. Je voulais témoigner du fait qu’on mange mais qu’en fait, on ne sait pas exactement ce qui se retrouve dans nos assiettes.

 

 

 

 

© Wauter Mannaert

 

Tom de Perre, c’est votre grand méchant. Vous vous êtes inspiré de quelqu’un en particulier ?

Je me suis surtout inspiré de mon environnement direct, de la petite épicerie de ma rue, de la réserve naturelle de Schaerbeek avec les jardins partagés. Marco, c’est un de mes scénaristes, Mark Bellido. C’est important pour moi de m’inspirer de quelque chose qui existe, qui est habité !

Pour Tom de Perre, non. Il a une tête de patate. Pour les autres personnages, il y a des références à des héros de mon enfance, de Franquin, notamment. Mais aussi de Roald Dahl. Mathilda, par exemple. J’ai toujours aimé Gaston Lagaffe, son côté écolo, anti-establishment. Je les ai lus et relus, ça a laissé des traves. Je voulais faire un hommage sans trop de références, non plus. Et garder le mélange de magie. Comme Dahl l’a fait, avec un élément magique qui est souvent une plante. Dans beaucoup de récits, d’ailleurs, regardez Blanche-Neige. La nourriture est métaphorique.

 

 

 

 

© Wauter Mannaert

 

À force d’avoir tout à portée de main, a-t-on perdu la magie de l’alimentation ?

Pas tellement. Il y a un retour à ça. Partout autour de moi, en ville, des gens plantent des tomates, entretiennent leur jardin, font des potagers sur leurs terrasses. Bon, j’ai essayé de planter des tomates, il faut du temps et beaucoup d’eau pour très peu de résultats, au début. Mais il y a un renouveau, une redécouverte.

Et vous, d’ailleurs, vous avez changé votre comportement ?

Dès 2010, j’ai changé mes habitudes, je suis devenu végétarien. Je mange local et de saison. Je fais de mon mieux.

 

 

 

 

© Wauter Mannaert chez Dargaud

 

Ça m’est venu après un concert de Matthew Herbert, un artiste anglais qui a sorti Plat du jour et One Pig, deux cd’s à l’occasion desquels j’ai vu le chanteur en live. C’était drôle et politique. Poétique aussi. Il faisait des sons avec des ingrédients, en tapant des carottes sur un melon, par exemple. Il racontait la vie d’un cochon d’élevage. Neuf mois avant qu’on les mange. C’était encore plus choquant quand il a fini sur scène en cuisinant des lardons. Ça m’a fait réfléchir.

Yasmina pourrait-elle connaître d’autres aventures ?

Il y a beaucoup à découvrir, c’est un fait, et plein de mystères entourant les personnages. Oui, je pourrais trouver d’autres histoires assimilant d’autres sujets de société.  On verra.

En tout cas, sur vos pages montrant votre travail, il y a des illustrations inédites.

Notamment pour une recette illustrée dans un magazine. Il y a la possibilité de s’en servir pour des livres de jardinage. En faisant cet album, j’ai collectionné des bouquins, sur les herbes sauvages, les jardins sur les toits… Je pense qu’il faut voir au-delà de la BD. Les héros peuvent être réutilisés quand bien même il n’y aurait pas de suite.

 

 

 

 

© Wauter Mannaert chez Dargaud

 

Un ami est en train de créer un jardin de permaculture, il m’a d’ores et déjà demandé qu’on fasse un décorum avec l’univers de Yasmina.  Tant mieux, s’il y a moyen de s’ouvrir à un autre public, pas nécessairement lecteur de bandes dessinées.

Dargaud a mis la machine en route. Vous êtes soutenu !

C’est chouette pour un auteur de voir autant d’investissement. l’équipe était super-enthousiaste, ce qui nourrit beaucoup de possibilités.

Un autre projet en attendant une éventuelle suite ?

Je travaille sur l’écologie, le climat, la nourriture, une histoire humoristique. Rien n’est signé. Mais j’aime bien être inspiré de ce qui m’entoure. J’ai besoin de parler de ça, d’en faire quelque chose. Sinon, je dors mal le soir.

Merci beaucoup Wauter et longue vie à Yasmina.

 

 

 

 

© Elodie Deceuninck

 

 

Propos recueillis par Alexis Seny

 

Titre : Yasmina et les mangeurs de patates

Récit complet

Scénario, dessin et couleurs : Wauter Mannaert

Genre: Aventure, Humour, Société

Éditeur: Dargaud

Nbre de pages: 144

Prix: 16,50€



Publié le 29/01/2019.


Source : Bd-best

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