Entretien avec Ana Miralles & Emilio Ruiz
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Depuis la sortie du premier album en 2001, le succès de la série Djinn ne s’est jamais démenti, élevant celle-ci au rang de classique de la bande dessinée franco-belge. Il faut dire que celle-ci est magnifiquement servie par deux artistes au sommet de leur art !
A l’occasion de la publication du dixième album de la série, Christian Missia a rencontré la talentueuse dessinatrice Ana Miralles, qui était accompagnée de son époux, pour un entretien à cœur ouvert.
Pour votre confort de lecture, notre collaborateur s’est permit d’assouplir le français des deux auteurs.


Bonne lecture !


Bonjour Ana Miralles, nous nous rencontrons à l’occasion de la sortie du dixième album de Djinn : « Le Pavillon des Plaisirs ». Celui-ci se passe à nouveau dans l’univers clos du harem.

Était-ce une volonté de votre part ou celle de Jean Dufaux de retrouver cet univers ?

 
Ana Miralles : Je pense que c’est l’imaginaire de Jean qui guide la série. Je crois que dès le départ, l’idée était de retourner dans le monde du harem parce que l’Afrique représente la fin de l’histoire. Jean a placé le cycle africain au milieu des deux autres qui sont plus similaires : le harem, le palais, etc. C’était plus à propos de procéder ainsi.


Pouvez-vous nous raconter l’histoire de ce nouvel album ?


A M : Ce nouveau cycle commence lorsque Jade et le couple Nelson sont accueillis au palais du maharadjah d’Eschnapur. La maharani – la mère du maharadja – demande à Jade « d’instruire » la future épouse de son fils en l’initiant à l’art de l’amour. Pour cela, il y a un pavillon spécial, une espèce d’arène, dans lequel les deux femmes s’introduisent et ou il se passera beaucoup de choses… (Rires) D’un autre côté et c’est un peu « l’os » de l’histoire, le père de Tamila, la future épouse du maharadja, est un colonel recherché par les Anglais, qui sont aussi installé au palais ! Il y a là un rapport de force très intéressant entre les personnages.


Participez-vous à la rédaction de l’histoire, comme on peut le voir chez certaines autres équipes d’auteurs ou bien chacun reste très clairement à sa place ?


A M : Non, c’est Jean qui s’occupe du scénario. Pour ma part, je suggère. Par exemple, si je n’ai pas envie de dessiner de canyons, Jean fera en sorte qu’il n’y est pas de canyons.  Il a une idée précise de ce qu’il veut raconter et c’est assez compliquer d’intégrer des idées d’autres personnes. Je respecte cela. Ma place est de donner vie à l’histoire au travers du dessin. C’est moi qui mets la chaire, les os et les émotions aux personnages.  Je fais en sorte que l’histoire soit mienne.


L’un des aspects graphiques qui contribuent au charme de la série ce sont les tatouages. Les retrouverons-nous aussi dans ce nouveau chapitre ?


A M : J’espère bien oui parce que les Indiens sont des maîtres dans l’art du tatouage ! Tout au long de la série, j’ai essayé de travailler tout les ornements que l’on retrouve dans chaque culture.  Par exemple dans Africa, il y avait de magnifiques ornements sur le corps fait à la peinture et j’ai vraiment essayé de travailler ça. Dans ce nouvel album, il y a de la peinture à l’henné sur les mains, les pieds et le corps mais on les retrouve surtout à l’occasion de mariages, par exemple. Donc, il faut être plus modéré lors de leur représentation. Je ne les dessinerai que quand ce sera nécessaire mais il y en aura, bien sur.


Le cycle Africa contenait cinq albums et  certains ont critiqué sa longueur… Dans ce nouveau chapitre, India,  vous annoncez trois albums. Est-ce votre manière de tenir compte de l’avis des lecteurs ou était ce votre volonté de faire un cycle court ?


A M : Oui, c’est une décision que Jean (Dufaux, ndr) a prit. Je n’avais aucun problème avec le chiffre treize mais Jean a préféré se limiter à douze albums (rires). Mais de toute façon, ce dernier cycle a plus de pages par albums car il y en a cinquante-quatre par albums. On gagne un peu d’espace (rires) mais on va essayer de faire trois albums, c’est un peu la corvée.


Revenons un peu sur l’aspect graphique de la série. Vous êtes accompagné de votre mari, Emilio Ruiz, et nous savons que celui-ci participe à la création de chaque album. Emilio, pouvez-vous  nous expliquer en quoi consiste votre travail dans cette série ?


Emilio Ruiz : J’interviens dans la manière de travailler car la question du temps est fondamentale pour nous. Nous avions découvert une manière un peu différente, mixte de travailler et cela s’avère très efficace.
Ana ne fait pas l’encrage de ses albums. Elle ne fait que le crayonné des albums. Puis, je scanne ses planches et je les imprime et c’est sur ces impressions qu’Ana va appliquer les couleurs à l’aquarelle. C’est plus efficace car si elle se trompe dans les couleurs, elle peut recommencer directement sur une autre copie, sans devoir reprendre tout le dessin.


Ana Miralles : De plus, je ne dessine que les cases et Emilio les récupère pour composer les planches de chaque page à l’ordinateur. Il fait aussi le lettrage à l’ordinateur à partir d’une calligraphie basée sur mon écriture.
Le fait qu’il s’occupe de cette partie technique nous permet de modifier la forme d’une planche -  par exemple, de faire les cases plus grandes ou plus petites – jusqu’au dernier moment. Cela nous donne beaucoup de liberté créative. C’est génial (rires) !

 



Votre technique est intéressante et j’imagine que beaucoup de vos collègues ont dû vous l’emprunter…


A M : C’est une technique que nous partageons avec tout le monde et nous avions même réalisé un DVD dans lequel nous expliquions chaque étape. Mais tout le monde ne se sent pas à l’aise avec car chaque dessinateur à sa manière de travailler et n’a pas envie de la changer. Ce qui est tant mieux car nous avons tous des tics de création différents.
Pour moi, cela tombait sous le sens que j’en arrive à utiliser l’ordinateur car dans mes anciens projets, je travaillais déjà ainsi, en dessinant mes cases l’une après l’autre et en les collant sur mes planches. Pour moi, c’est une manière naturelle de travailler.


E R : Je pense que c’est plus créatif aussi. C’est moins fermé, plus ouvert comme manière de travailler.


Etant donné votre apport au travail d’Ana Miralles, n’êtes vous pas un peu frustré de ne pas voir votre nom figurer sur les couvertures ou dans les pages de garde des albums de votre épouse ?


E R : Vraiment, non car Ana remercie tout le temps mon travaille et Jean aussi. Et j’estime que le talent d’Ana mérite que quelqu’un l’aide. C’est fondamental et puis, je suis son mari, c’est normal. De plus, elle participe aussi à mes projets comme « A la Recherche de la Licorne » et « Mano en Mano ». Enfin, Jean Dufaux est un magnifique scénariste et je suis très content d’être associé à son travail.


A M : De toute façon, tous les couples de dessinateurs et de dessinatrices fonctionnent un peu comme cela.
C’est difficile car nous n’avons pas un travail « normal » comme travailler à la banque ou au bureau, etc. Dessiner demande beaucoup de temps, beaucoup d’espace et de tranquillité.
Nous vivons ensemble depuis longtemps mais à l’époque ou nous avions fait connaissance, chacun  avait son travail, mais peu à peu, nous avons convergé vers le même chemin et cela s’est fait naturellement. Nous avons travaillé ensemble dans un atelier. Aujourd’hui, nous sommes mari et femme. Et puis, la particularité de notre métier nous donne la chance de vivre ou nous voulons ; en ville, près de la mer ou à la campagne.
Dans tous les couples d’artistes que je connais, j’ai observé la présence de cette entraide. Il y a des couples ou l’un des deux est absent, à cause du travail. Il y a aussi des couples avec des enfants, etc. C’est compliqué et il faut de l’aide. On ne peut pas faire un enfant sans aide et je suis incapable de faire un album de Djinn par an sans son aide (rires).
Emilio fait aussi les recherches sur la documentation. Par exemple, quand j’ai besoin de dessiner un bâtiment spécial, un pont…


E R : (il coupe) Quand il faut lui montrer comment changer la roue d’une voiture, par exemple.

 

 

 Emilio Ruiz & ana Miralles


Emilio, est-ce vous aussi qui vous occupez des recherches pour les tenues que l’on voit tout au long de la série ?


E R : Non non, Ana travaille très bien les tenues. Elle adore la mode.


A M : J’aime faire des recherches sur les tenues d’époques mais après je change un peu afin que tous les éléments soit du même style. Tout n’est pas absolument fidèle à l’époque durant laquelle se passe l’histoire car c’est une recréation de l’époque que je fais.


J’aimerais savoir si, à l’image du couple de Maryse et Jean-François Charles, vous allez aussi vous diriger vers une collaboration quasi-exclusive dans les années à venir ?


E R : Oui, je pense que c’est inévitable (Ana Miralles confirme par un grand sourire, ndr) parce on parle toujours de nouveaux  projets. Le « compromis Djinn » est très important mais après, on verra… Pour l’instant, Djinn est le plus important pour elle.


A M : Djinn est un projet qui nous prend beaucoup de temps et beaucoup d’efforts.  Pour bien faire, il faudrait nous vider la tête car l’univers de Djinn nous prend 100%. Pour moi, il serait impossible de faire Djinn et dans le même temps une histoire de science fiction, par exemple. Ce serait un peu compliqué d’avoir la tête dans deux univers différents.
Là, nous avons fait des one-shot, des petites choses. Emilio a beaucoup d’idées dans ses tiroirs. Mais je pense que dès la fin de Djinn, on pourra se lancer dans des projets un peu différents.

 

 

Donc, résumons : après le cycle India, la série Djinn est-elle terminée ou vous laissez-vous encore la possibilité de revenir dessus plus tard?


A M : On a parlé de tout cela avec Jean parce qu’il y a des personnages très forts mais qui ont disparu de la série. Moi, j’aimerais par exemple savoir ce qu’est devenu Amin Doman ou savoir qui est la mère de Kim…

C’est vrai que l’on en parle très peu …

 

A M : Oui, elle est là quelque part mais on ne voit jamais son visage… J’ai proposé à Jean de faire un one-shot sur elle… On pourrait faire des choses comme cela, peut être…

 

E R : (il s’adresse à Ana) on appelle cela un spin-off (rires).

Je pense que ce serait très intéressant. Il y aura peut être un nouveau cycle. Mais faire un spin-off serait une belle façon de continuer.

 

A M : Oui, on pourrait continuer sous un autre format.

 

Ana Miralles, avant de commencer Djinn, vous aviez traversé une période de doute, professionnellement parlant. Est-ce que cette série a changé quelque chose dans votre vie ?

 

A M : Et bien, c’était un défi pour moi de faire une série aussi longue dans le temps. J’ai aussi trouvé définitivement mon style graphique car celui-ci n’a pas trop changé depuis le premier album. J’ai trouvé une manière très à l’aise pour moi de travailler, ce qui m’a permis d’atteindre ma maturité graphique. Je suis épanouie mais j’essaie toujours d’évoluer, de faire mieux.

Bon, je voyage un peu, surtout dans l’imaginaire (rires). Mais pour moi, la bédé est un moyen de connaitre d’autres cultures parce que je me documente beaucoup avant de dessiner. J’ai beaucoup dessiné la Turquie mais à la fin, il faut faire un tri et il y a des choses qui sont éliminées, malheureusement. Pour l’Afrique, c’est la même chose, on a beaucoup lu…


Vous n’y êtes pas allé ?

 

A M : Non, dommage car j’aurais bien aimé mais je ne trouve pas le temps (rires). C’est Jean qui est parti. Il est allé au Kenya, je pense et à Istanbul, en Turquie mais moi, je passe mon temps à dessiner (rires).

 


 

Quel est le public de Djinn ? Est-il composé essentiellement de femmes ?

 

A M : Non, je crois qu’il y a autant d’hommes que de femmes qui lisent Djinn. Mais c’est vrai que par exemple, lors de dédicaces, beaucoup de femmes viennent me dire qu’elles ont commencé à lire des bédés grâce à Djinn. Je suis très touché car je considère que c’est une vraie réussite d’attirer un public qui n’est pas familier avec le monde de la bédé. Mais le plus important pour moi est d’être en phase avec la sensibilité des lecteurs et de ne pas trahir leurs attentes et je pense qu’avec ce nouveau cycle India, nous avons un peu retrouvé cette attente car dans le cycle africain, beaucoup de monde était… comment dire… « étonné » parce qu’il tranche radicalement avec le chapitre turque dans lequel il y a du luxe, des étoffes, etc. Et dans Africa, on retourne à la terre, à l’essence. On a quitté la culture, la civilisation pour revenir à la source. C’est un peu ce principe là qui a été mis en place et je pense que cela a choqué beaucoup de lecteurs et revenir dans le monde du harem rassure beaucoup (rires).

 

Ce « choc » du public s’est-il traduit dans les ventes ?

A M : Il est vrai que l’on a connu une chute des ventes avec le 1er tome du cycle Africa, mais je crois que cela est plus dû à la surprise qu’à eu le public en découvrant un nouveau cycle de Djinn alors qu’il pensait que la série était terminée. On a depuis récupéré ce public et la série jouit d’une audience très fidèle.


 

 

Cela vous plairait-il de voir Djinn adapté au cinéma par exemple ?

 

A M : Non (rires). C’est bien pour la série, c’est bien pour le public, pour l’argent bien sur car ce serait une vrai réussite. Mais pour moi, artistiquement, en tant que mère de l’œuvre, je ne conçois que Djinn en tant que dessin, bande dessinée car cela représente mon univers artistique et voir mes personnages joué par des acteurs ou même reproduit en dessin animé me ferait… bizarre.

 

 

La dédicace gentiment dessinée par Ana Miralles

 

 

Interview : © Graphivore-Christian Missia 2010

Images : © Dargaud 2010

Photos : © Christian Missia 2010



Publié le 26/12/2010.


Source : Graphivore

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