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« Quand nous démarchions les éditeurs, nous parlions de Social Fantasy »
Au fil de six albums, Les enfants d'Ailleurs ont discrètement taillé leur chemin dans un univers plein d'énigmes proche dans la fantasy. Trop discrètement sans doute, car depuis son apparition, à l'origine dans la collection « Puceron » de Dupuis (aujourd'hui disparue), la série a très joliment évolué. L'imposante construction scénaristique de Nykko s'est affirmée et le dessin de Bannister s'inscrit aujourd'hui dans un style semi-réaliste immédiatement reconnaissable (signalons au passage que le dessinateur signe le beau calendrier 2013 des scouts, après Munuera en 2012). « Confrontation », le très réussi dernier tome sorti, fournit de nombreuses réponses quant à l'univers des Enfants d'Ailleurs, mais lance aussi de fameuses pistes pour la suite, tout en donnant l'envie de (re)découvrir cette série attachante évoquée pour vous avec Nykko, son scénariste.
- Bonjour Nykko, "Confrontation" est sorti tout récemment. Il s'agit d'un sixième album mais aussi de la fin d'un second cycle pour les Enfants d'Ailleurs. Un jalon important ?
C'est un peu cliché ce que je vais répondre mais, pour moi, chaque album de LEDA est un jalon important même s'il est vrai que le tome 6 met fin au deuxième cycle et qu'il contient son lot de révélations. Et de nouvelles questions.
- Envisagiez-vous, dès le départ, de travailler par cycles de 3 albums ?
Pour être exact, LEDA a été conçu pour être raconté en 3 cycles de 3 tomes. Mais avant même la fin du premier cycle, nous nous sommes rendus compte que nous avions besoin de 4 cycles pour avoir le temps de tout raconter. J'étais agacé par le premier cycle qui va à 100 à l'heure du début à la fin. Une véritable frustration car je souhaitais que le lecteur ait plus de temps pour découvrir l'autre monde, son fonctionnement, ses animaux et ses peuplades. Ceci dit, LEDA n'étant pas un best-seller, Dupuis ne voudra peut-être pas 4 cycles.
- Avez-vous une vision précise de l'ensemble de la série, ou est-elle en évolution ?
J'en connais tous les axes principaux et la fin. Pour les synopsis de chaque tome, je me permets de les faire évoluer en fonction de mon humeur mais aussi des remarques de Bannister et de Corentin même si eux-mêmes ignorent certaines parties de l'histoire afin de préserver une certaine fraîcheur et de ménager mes effets de surprises. Sur une série prévue en 12 tomes, il est important de savoir où on va pour ne pas sombrer dans le n'importe quoi, le brouillon narratif. Et puis, une fois que tout a été écrit, ça permet au lecteur de redécouvrir l'histoire. Par exemple, des scènes à priori anodines présentes dans le tome 1 se révèlent sous un autre angle de compréhension. Comme ces scènes où Noé montre des figurines. Elles sont d'une importance vitale pour le troisième cycle.
- L'univers des Enfants d'Ailleurs peut faire penser à la fantasy, mais il y a également une part de réel... Comment le définiriez-vous ?
Quand nous démarchions les éditeurs, nous parlions de Social Fantasy. L'idée était de placer des enfants ordinaires mais avec leur vécu social dans un monde imaginaire. Il était très important que nos héros ne soient pas des coquilles vides. Quand ils surgissent dans l'Autre Monde, ils ont tous en eux leur vie passée, leurs joies et leurs drames personnels. C'est en fonction de ce qu'ils ont été qu'ils vont réagir face à l'inconnu.
- On apprend énormément de choses dans Confrontation, notamment les raisons du choix du père Gab qui sont aussi quelque part un rappel à la réalité. Une réalité qui est très dure (le 1er tome débutait par des funérailles, la maladie de Rebecca au départ de ce cycle, et ici le tatouage évoquant les camps de prisonniers...) même si l'Autre monde est plein de dangers...
L'Autre Monde est un prétexte pour parler de sujets difficiles en évitant tout pathos et violons pleurnicheurs. Je suis particulièrement pudique et sans doute un peu vieux jeu et j'avoue que j'ai beaucoup de mal avec tous ces films hypocritement larmoyants très à la mode en ce moment ou ces reportages plus ou moins bidonnés qui jouent avec les sentiments, les émotions. Ça me rend mal à l'aise et je m'en détourne. Par contre, je me sens toujours très touché lorsqu'un auteur cache ses sentiments derrière une fiction. C'est sans doute de la pudeur mal placée...
- La publication de ce second cycle dans une collection non directement orientée vers les enfants vous a-t-elle permis d'aborder d'autres sujets, si pas de durcir le ton, ou l'apparition de la série sous le label Punaise était-elle, au départ, une erreur d'aiguillage ?
Tout ce qui se passe dans le deuxième cycle était prévu dès le départ. Lorsque Denis Lapière et Laurence Van Tricht nous ont proposé d'intégrer la collection Punaise qui se créait, nous avions l'assurance de pouvoir faire la BD que nous voulions. A partir de là, je ne me suis pas posé la question de savoir si on faisait une erreur d'intégrer une collection trop « jeunesse ». Ce n'est qu'après, lors de rencontres dans des festivals, que nous nous sommes rendus compte que pour certains LEDA avait peut-être plus sa place dans une collection tout public. C'est chose faite puisque tous les albums sont dorénavant disponibles dans ce format.
-En s'affinant, se nuançant pour aller de plus en plus vers un style semi-réaliste, le dessin de Bannister a lui aussi suivi cette évolution...
Oui et c'est une chance car son trait évolue en même temps que les personnages. D'enfants, ils deviennent des ados. Je trouve plus intéressant de travailler avec un dessinateur dont le trait évolue qu'un dessinateur qui va se figer dans une technique aussi maîtrisée soit-elle. C'est pareil pour les scénaristes.
-Ce second cycle se referme sur un fameux cliffhanger et...Rebecca, et il a débuté avec elle. Seule petite fille, d'origine africaine...est-elle un peu le personnage-vedette des Enfants d'Ailleurs et pourquoi ?
Elle est l'axe central. Sans elle, il n'y aurait pas d'histoire. C'est aussi simple que cela. C'est Rebecca qui va à la rencontre des garçons, c'est elle qui est la plus curieuse. Elle fait l'histoire, les autres l'accompagnent.
-Ombre, lumière, part d'ombre, négatif, positif...Au-delà de la classique symbolique bien/mal, ce sont aussi des références photographiques...et vous parlez d'un "révélateur" dans Confrontation...
Écrire une histoire de fantasy demande, aujourd'hui, de jongler avec une certaine symbolique bien souvent devenue clichée. Ombre, lumière mais aussi passage dans un autre monde, tout ça a été vu et revu. Et peu importe ! Ce qui compte, c'est la manière de réutiliser ces symboles connus de tous. Il est vrai que dans LEDA, la symbolique tourne autour de la photographie. Ça vient des documentaires de Jean Rouch que je visionnais quand j'étais étudiant. On y voyait Rouch filmer des tribus Africaines comme les Dogons au Mali. Je me demandais toujours ce que la caméra ou l'appareil photo représentaient pour eux et surtout quelles conséquences cela pouvait avoir par la suite. Dans LEDA, les photos prises par le père Gab durant ses années d'exploration ont pour conséquence de créer le Maître des Ombres et son armée de fantômes. Si on rappelle que Rebecca est une rescapée du génocide Rwandais de 1994, les lecteurs qui aiment jouer avec le symbolisme pourraient voir là une analogie avec le colonialisme et son triste héritage. Mais bon, LEDA est avant tout une série d'aventure tout public.
- La disparition de Noé a surpris plus d'un lecteur. Peut-on imaginer revoir ce personnage à l'avenir ?
C'est vrai qu'on nous demande tout le temps le retour de Noé. En tant que lecteur, mon sentiment est que Noé est mort. Franchement, je ne vois pas comment il aurait pu survivre à une baleine des sables.
Pouvez-vous déjà nous indiquer une direction pour le troisième cycle?
Ce troisième cycle va voir apparaître de nouveaux personnages mais aussi le retour d'anciens comme ce bon vieux Norgavöl. L'un d'eux sera une femme pirate au caractère bien trempé qui a un lien très fort avec le Père Gab. D'ailleurs, les lecteurs du magazine Spirou ont pu entrevoir ce curieux personnage lors d'une histoire courte. Nous allons également pousser un peu plus le thème de l'Heroïc Fantasy.
- "The Elsewhere Chronicles" est la déclinaison US des Enfants d'Ailleurs. Comment a démarré et se déroule cette aventure américaine ?
Lerner Publishing connaissait le travail de Bannister grâce à l'anthologie BD « Flight ». En découvrant LEDA, ils ont souhaité l'éditer dans leur collection « Graphic Universe ». Tout sest fait très rapidement par la suite. C'est très facile de travailler avec eux et toujours très carré. Parfois, ilsnous demandente changer des détails comme enlever les armes de lumière sur l'avant-page ou la tête d'un Spiderman sur le cartable de Noé. Ils ont un peu tiqué sur la scène de la cigarette du tome 2. Mais là, il n'était pas question de la modifier et ils ont été convaincus qu'elle était indispensable et surtout pas incitatrice. Les couvertures sont parfois différentes ou quelque peu modifiées mais je dois dire que leurs remarques sont plutôt justes. C'est une collaboration saine et nous sommes très heureux de travailler avec eux et d'être présents sur le marché US.
- Hormis, j'imagine, le T.7, avez-vous d'autres projets ?
Je travaille sur un diptyque SF qui est entre les mains d'un éditeur intéressé. Dans le même temps, je développe d'autres projets tous assez différents que je vais bientôt présenter. Ce sera avec plaisir queje vous en parlerai plus une prochaine fois.
Propos recueillis par Pierre Burssens
Interview © Graphivore-Burssens 2012
Images © Dupuis 2012
Caricature de Nykko par Bannister
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