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Entretien avec Yves H.
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Entretien avec Yves H.

Yves H est considéré comme un scénariste chevronné, son parcours est édifiant ; il a d'abord commencé à travailler dans le monde des images en tant qu'apprenti-cinéaste au sein de l'IAD (Ecole supérieure des arts de Bruxelles). Et de retour d'un séjour à Bucarest, après une tentative de réalisation de documentaire sportif, il commence dans la BD avec "le secret des hommes-chiens"(1995), puis s'ensuivirent des scénarios BD, dessinés par son père, dans des domaines très divers: le thriller noir, le conte médiéval, les histoires d'espionnage ou de piraterie...rencontre donc avec un vrai scénariste, sachant utiliser les codes du genre pour mieux nous divertir. Rencontre aussi  avec "un héritier" revendiqué qui sait aussi expliquer et mettre en valeur la carrière et les albums de son père dans un vrai souci pédagogique.

 

Pour vous, le dessin, c'est définitivement terminé? Vous vous consacrez pleinement à vos scénarios?

Le dessin n’est pas oublié définitivement. C’est un rêve que je caresse à nouveau depuis quelque temps sans oser franchir le pas. Pour plein de raisons, bonnes et mauvaises. La première de ces raisons est que le dessin est une activité dans laquelle vous devez vous investir à temps plein. Or, je veux continuer à écrire du scénario et je ne suis pas certain d’en avoir encore le temps si je devais me consacrer au dessin. Non seulement le dessin en lui-même impose un rythme plus lent mais la remise à un niveau décent risque de prendre à elle seule beaucoup de temps. La deuxième raison, moins avouable, est certainement de retrouver mes vieilles angoisses qui étaient mon quotidien il y a vingt ans lorsque je tentais de faire mon trou en tant que dessinateur. La comparaison maladive que j’établissais en permanence avec non seulement le travail de mon père mais aussi celui de François Boucq et Jean Giraud me tétanisait ; car elle n’était, vous vous en doutez, pas en ma faveur. Ma frustration de ne pas arriver à leur hauteur me bloquait complètement. C’est ce blocage quasi pathologique qui m’a conduit à faire du scénario. Repartir vers le dessin signifie donc pour moi d’accepter de me mettre en danger. Pas professionnellement mais psychologiquement.

Un scénario BD, c'est combien de temps en moyenne? Vous vous documentez beaucoup?

Environ trois mois. Parfois plus selon le sujet. Je me documente pas mal. Déjà parce que c’est moi qui suis en charge de ce dossier à la demande de mon père. Ensuite, parce que travailler avec lui, c’est également se soumettre à un certain degré d’exigence historique auquel il a habitué ses lecteurs. Et comme je suis moi-même assez méticuleux, surtout sur l’aspect géographique (mais pas que) dans lequel s’inscrit la narration, je me dois de me documenter.

 

 

 

 

A part votre père, vos influences en BD? Vos derniers coups de coeur en BD?

Mes influences les plus marquantes sont  Cosey, Jean Giraud et François Boucq. Je crois que je peux dire que c’est quelque part ma trinité à moi. Donc plutôt la BD réaliste. Ce qui explique que mes derniers coups de cœur parmi les dessinateurs sont des dessinateurs réalistes. Je pense à Ralph Meyer, Steve Cuzor, entre autres. Un peu les héritiers actuels de l’école Jijé. J’aime aussi le travail de Stéphane Sevain, Vincent Mallié, Nicolas de Crécy et celui de Guérineau sur Charly 9. Et d’autres encore que j’oublie (qu’ils me pardonnent).

En tant que scénariste et dans votre carrière BD, peut-on dire que vous vous êtes coltinés à tous les genres BD? A savoir le récit médiéval, le thriller noir, les histoires d'espionnage...

Je me suis imposé comme première règle de conduite de proposer à mon père, puisque nous travaillons essentiellement ensemble, chaque fois un nouveau thème, une nouvelle ambiance. Et surtout un genre que lui-même n’aurait jamais traité seul. J’aime beaucoup l’idée de nous mettre tous les deux en danger, dans les limites du raisonnable cela va sans dire. Et comme il partage la même vision, inconfortable mais passionnante, de son métier, cela donne une bibliographie assez hétéroclite.

Une grande partie de votre temps professionnel est-il consacré au site web consacré à votre père? A faire des documentaires filmés sur votre père? En gros, à magnifier l'oeuvre de votre père Hermann (rejoignant en cela les héritiers d'auteurs BD comme UDERZO, HERGE ou GOSCINNY...).

Non, le temps que je consacre au site et à la page Facebook de mon père est très réduit. Juste une mise à jour quotidienne de sa page Facebook et une présence ponctuelle sur le forum de son site. Cela représente finalement assez peu de temps. Rien qui ne m’empêche de m’atteler à d’autres tâches, comme celle de réalisateur de clips musicaux avec un pote (Baïki) et celle de papa responsable de deux enfants.

Suivez-vous les combats du SNAC-BD? Sur la précarité des auteurs BD notamment?

Non, je l’avoue. Déjà parce que le SNAC-BD agit essentiellement en France et que je suis basé en Belgique. Cela dit, les problèmes sont comparables et je suis sensible à ce genre de combat car la BD a de tout temps pâtit de sa singularité et de son manque de reconnaissance par le monde politique. Il y a eu par le passé d’autres tentatives de structurer ce type de combat au sein d’un syndicat afin de lui donner le poids nécessaire pour être entendu et faire bouger les choses. Jusqu’à présent, les différentes tentatives ont fini par mourir de leur belle mort. Je souhaite à celle-ci longue vie. Et surtout d’enfin réussir là où les autres ont échoué.   

Les albums ou séries que vous préférez chez votre père?

J’aime beaucoup ce qu’on pourrait appeler le cycle Loups du Wyoming dans Comanche, Le ciel est rouge sur Laramie et le désert sans lumière. Un must, au même titre que le diptyque La mine de l’Allemand perdu et Le spectre aux balles d’or de la série Blueberry. En tant qu’amoureux du trait, c’est toujours un plaisir de s’y replonger. J’adore également la période bénie de la collaboration avec Fraymond, le coloriste qui a donné ses lettres de noblesse à la mise en couleur dans la BD : on y retrouve certains de mes Jeremiah préférés (La secte, Delta, Julius, Un hiver de clown). Il y a aussi quelques-uns de ses meilleurs one-shot (Missié Vandisandi, On a tué Wild Bill, Caatinga, Afrika). Et Les tours de Bois-Maury. Ça fait déjà une belle collection.

Des possibilités de collaboration avec d'autres dessinateurs?

J’aimerais beaucoup mais cela ne semble pas aussi évident quand on est le « fils de ». Outre une image de pistonné que je traine derrière moi (un peu par ma faute), il semble que les éditeurs rechignent à me voir travailler avec quelqu’un d’autre que mon père : il est vrai que, sans être un énorme vendeur, la présence de mon père au générique est l’assurance d’une bonne vente. Alors que si je me pointe avec un dessinateur pas très connu, il n’y a aucune garantie. Entre les deux, je comprends qu’ils n’hésitent pas une seconde.

Avez-vous conscience que les albums ou séries, parus dans "TINTIN" notamment, ont favorisé l'éducation de milliers d'adolescents ou de jeunes adultes francophones et ont permis le renom, la célébrité de votre père.  Les albums de "Comanche" ou de "Jérémiah" sont souvent très moralistes, voire passéistes, limite réactionnaires (en gros c'était mieux avant...), êtes-vous d'accord avec ça? (Ce n'est pas un reproche pour moi, juste une constatation).

Les séries Bernard Prince et Comanche, très certainement. C’était l’époque du journal Tintin et des ligues catholiques qui le dirigeaient. Il fallait éduquer les petites têtes blondes à être de futurs bons petits soldats de la société bien-pensante. En revanche, Jeremiah fut un coup de pied dans la fourmilière. Le ton est très vite devenu iconoclaste et presque subversif (quoique dans Comanche l’épisode où Dobbs se fait abattre froidement par Dust au milieu des détritus n’allait pas vraiment dans le sens du politiquement correct). Le problème, pour lui, c’est que le sens de la subversion de mon père lui est propre et que ça lui a valu de nombreuses critiques. Il a pris certaines positions jugées réactionnaires qui lui ont donnée une image de gros facho assez désastreuse auprès des médias. Alors que, si on va au-delà des prises de position qui ont été montées en épingle dans son œuvre, on découvre un auteur beaucoup plus nuancé et plutôt méfiant à l’égard du pouvoir en place quel qu’il soit (politique, religieux et financier) et de la répression en général.
Quant à moi, j’ai plusieurs fois eu des prises de bec avec lui sur des sujets politiques. Nous ne sommes pas toujours en accord sur certains points. Je me situe plus à gauche que lui-même si je pense que son image d’homme de droite renvoie davantage à ses coups de gueule qu’à sa nature profonde qui est bien plus fleur bleue qu’il ne veut le montrer. L’ayant déjà vu à l’œuvre, je sais que malgré ses emportements, il sera toujours du côté de la veuve et de l’orpheline quel que soit ses origines et que ses indignations sont plus épidermiques que profondes.

 

 

 

Un directeur d'école d'animation à Angoulême (cf lien http://www.fragil.org/focus/2508 ) me disait que chez votre père, comme pour beaucoup d'artistes d'ailleurs, il y avait différentes périodes graphiques (il me les a décrites d'ailleurs), pouvez-vous les confirmer et nous les rappeler (Des années 1960 à nos jours...).

Oui, c’est exact. Quoiqu’elles sont davantage le fruit de tâtonnements ou d’expériences avec un nouveau matériel que mûrement réfléchies. Mon père n’est pas un être cérébral mais viscéral. Un sanglier des Ardennes. Les changements de techniques qu’il a opérés au cours de sa carrière sont le fruit de rencontres, de découvertes, de coups de cœur. Ou de curiosité. Parfois aussi d’un manque de confort dans son travail avec un outil donné. Par exemple, la plume lui plaisait mais, en raison d’un comportement hasardeux, il a référé l’abandonner. Il a donc utilisé tour à tour le pinceau classique,  la plume, à nouveau le pinceau, le Rotring, l’Artpen, le pinceau japonais puis enfin la couleur directe, seule technique qu’il a adoptée par une démarche volontaire.

Pour en prendre connaissance de manière plus détaillée, vous pouvez vous connecter à la page suivante du site (ou télécharger le fichier PDF à votre guise) : http://www.hermannhuppen.be/fichiers/File/timeline/Timeline%202015.pdf

Vos prochains projets BD et festivals BD?

Je n’ai pas de festivals au programme. Je suis d’un côté assez rarement invité et d’une autre assez sélectif car je privilégie ma vie de famille. Pour le reste, un prochain one-shot sur lequel travaille mon père devrait sortir début 2016 au Lombard avec pour titre Ole Pa Anderson sur fond de ségrégation raciale dans le Mississippi des années 50. Ensuite un autre one-shot dont je travaille le scénario aux éditions Dupuis. Puis un autre projet au Lombard dont je préfère ne rien dire tant que rien n’est officialisé.

 

Propos recueillis par Dominique Vergnes.



Publié le 21/05/2015.


Source : Bd-best

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