Rencontre avec Eric Corbeyran.
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Rencontre avec Eric Corbeyran.

Véritable stakhanoviste du scénario, Eric Corbeyran a balayé en l’espace de vingt ans quasiment tout les genres possibles en bande dessinée. En ce début de printemps 2012, le bordelais d’adoption ne change pas ses habitudes : il vient de publier le second tome de Château Bordeaux, sa série sur le vin, chez Glénat et lance actuellement une saga de polars ésotériques autour des signes du zodiaque occidental pour les éditions Delcourt. Cette saga qui est sobrement intitulée « Zodiaque », vous proposera de découvrir chaque mois un album marqué par l’un des douze signes du zodiaque. Un album de conclusion paraîtra à la fin du cycle pour conclure la saga. Donc, treize albums en tout dont les deux premiers volumes, le bélier et le taureau, sont paru au début de ce mois de mars.

Profitant du passage à Bruxelles du scénariste des Stryges, votre webzine préféré a rencontré, le temps d’une interview, cet auteur à l’univers riche et varié.

 

Qu’est ce qui vous a motivé à vous lancer dans ce projet Zodiaque ?

Eric Corbeyran : L’idée m’a été soufflée par Guy Delcourt, qui m’avait appelé pour me l’exposer. Le concept était de développer des thrillers ésotériques dont chaque personnage serait caractérisé par un signe du zodiaque. J’ai trouvé l’idée intéressante ! Parallèlement à cela, Guy voulait s’impliquer dans l’écriture du projet. Etant donné que Guy et moi partageons le goût pour les séries télés, nous nous sommes dit que nous pourrions développer une BD à la manière de ce type de production. Nous avons réfléchi sur le sujet. J’ai proposé treize pitchs pour chacun des treize albums et a partir de cela, a démarré une série d’échanges entre Grégoire Seguin, qui est mon éditeur chez Delcourt, Guy Delcourt et moi-même.

 

 

 


De quelle manière vous êtes-vous organisé pour distribuer les signes aux dessinateurs qui ont travaillé sur Zodiaque ?

 La première idée que nous avions eu était que chaque dessinateur dessine son signe… On s’est vite rendu compte que cette méthode n’était pas faisable.

Au début, nous avions eu beaucoup de mal à recruter des dessinateurs qui seraient disponible pendant une certaine période car nous avions un timing précis à respecter pour les futures sorties d’albums. Les albums sortent le mois de leur date, hormis les deux premiers qui bénéficient d’une publication simultanée pour marquer le coup. Donc il fallait arriver à combiner notre planning avec les plannings des dessinateurs recrutés afin que ceux-ci puissent livrer leurs 46 planches en temps et en heure. Nous avons pas mal jonglé avec cet aspect. Il fallait recruter des dessinateurs de qualité et qui soit intéressé par le projet. Ils devaient aussi pouvoir respecter le cahier des charges du projet, etc. Tout cet aspect là a plus été géré par Grégoire Seguin que par moi-même car je me suis beaucoup plus focalisé sur l’écriture de la série. Mais cela a été un petit peu une usine à gaz parce qu’il fallait respecter les dates de sorties et s’accorder avec les agendas des uns et des autres.

La nature des pouvoirs que vous avez attribué à chaque signe est assez surprenante car ceux-ci n’ont pas de liens apparents avec leurs signes du zodiaque en question. Comment vous est venue l’idée de ces différents pouvoirs, sans les révéler bien sur ?

 Avant de parler des pouvoirs, je vais parler des personnages. Quand on est scénariste, l’un de nos premiers boulots est de caractériser nos personnages. Ce qui est amusant dans Zodiaque, c’est que je me suis servi des stéréotypes du signe pour caractériser le personnage. Donc dans le premier tome, Stephen Aries, le flic qui enquête sur le serial killer, se voit reprocher le fait qu’il fonce tête baissée dans l’enquête au lieu de prendre un petit peu de recul pour réfléchir. Je me suis servi de ce genre de caractéristiques pour créer psychologiquement mes personnages.

Ensuite, une fois que le personnage est bien campé, je lui attribue un pouvoir qui renforce son métier, sa fonction. Pour les deux premiers volumes, la révélation du pouvoir fait partie de l’intrigue de l’histoire mais ce ne sera pas toujours comme cela. Par exemple, Agatha, le gémeau, on découvre déjà son pouvoir dans l’album du bélier.

Nous avons fait un peu une galerie de super héros, sans la cape et les collants. Ils ne sauvent pas le monde. C’est une galerie de héros ordinaires munis de pouvoir extraordinaires que l’on va suivre pendant un an.

Dans les deux premiers albums, vos héros ont une relation compliquée avec une femme. Est-ce que cet aspect fait partie intégrante du concept de Zodiaque ?

 Ce sont des constructions. Quand on lit une histoire, on n’est pas intéressé par des personnages qui vivent « dans la maison du bonheur ». Ce n’est pas passionnant. Générer du conflit fait partie du sel de l’histoire et sa résolution fait partie de la morale de l’histoire. Cet aspect est valable pour les deux premiers albums mais ne le sera pas forcément pour les suivants.

 

 

 


Quittons un moment l’univers de Zodiaque et analysons ensemble votre carrière. J’ai remarqué qu’en général, votre nom est la plupart du temps associé soit, à de jeunes dessinateurs, soit à des dessinateurs qui sont, certes talentueux, mais qui sont peu ou pas connu du publique BD. Comment expliquez-vous cela ?

Je ne sais pas trop. C’est le hasard des rencontres. Je suis quelqu’un de curieux, assez ouvert et accessible. De plus, j’ai la capacité de travailler vite. Du coup, j’ai besoin de voir des choses pour être motivé. Concrètement, on vient me voir avec un carton à dessins. On vient me voir pendant les festivals. On m’envoi des mails, etc. Ce que je trouve intéressant dans cette démarche c’est qu’au lieu de prendre mon ticket en espérant travailler avec par exemple, un Marini ou un François Boucq, sans savoir si la collaboration se fera vraiment ou pas, je préfère m’associer avec des gens qui ont envie de travailler avec moi ou qui ont besoin de démarrer leur carrière, afin de monter des projets de qualité. En plus, nous grandissons ensemble ! Par exemple, lorsque j’ai rencontré Richard Guerineau, le dessinateur des Stryges, j’avais dû écrire seulement cinq ou six bouquins à l’époque. L’idée, lorsque je reçois le dossier d’un jeune dessinateur, c’est d’essayé de déceler le futur grand illustrateur de BD qu’il ou elle pourrait devenir. Jusqu’à maintenant, je pense ne pas m’être beaucoup trompé en travaillant par exemple avec Riad Sattouf, Alfred, Guerineau, Berlion ou Denis Falque. Tout ces gens là sont devenus des dessinateurs très reconnu dans la profession !

Les autres rencontres, un peu fortuites, comme celle avec Berthet avec qui j’ai fait un XIII Mystery, je ne dirais pas que ce sont des accidents de parcours car ces collaborations font très plaisir mais c’est plus anecdotique dans ma façon de bosser.

J’ai cette envie de construire des univers avec des gens qui ont aussi envie d’entreprendre des nouvelles choses et pour arriver à cela, je ne crois pas qu’il soit nécessaire de vouloir à tout prix associer son nom à un autre grand nom.

Bien que vous excelliez dans le fantastique, votre œuvre littéraire explore pratiquement tout les genres de récit. Comment arrivez-vous à produire des histoires dans autant d’univers différents ?

 Je crois que la réponse est liée à la question précédente, c’est la rencontre. Je crois fondamentalement que si l’on reste ouvert, si l’on reste à l’écoute et que l’on garde une ouverture d’esprit et une insatiabilité, on peut s’ouvrir à des tas de champs inexplorés.

En tant que consommateur de récréation, que ce soit des films, des séries télés, des romans ou des BD, j’ai un éclectisme de goûts dans ma manière d’aborder les choses. J’aime autant le film 300 qu’un film de Woody Allen. Le grand écart, je le fais tout le temps !

Certes, mais je constate que vous ne citez que des films américains…

 (Un peu embêté) oui mais là, je crois que tu vas me coincer tout le temps parce que j’adore aussi bien Lovecraft que Brett Easton Ellis (rires).

J’aime des choses très différentes et du coup, cela se ressent aussi dans ma manière de travailler parce que j’ai des envies très différentes. Quand je suis marqué par des choses que l’on m’envoi, j’ai envie de m’y investir. J’ai gardé ce truc de gamin qui fait que par exemple, après avoir vu un film de pirates, j’ai envie de jouer au pirate ! Là-dessus, je pense que je n’ai toujours pas changé car mes envies sont toujours changeantes et du coup, elles se matérialisent en projets de BD au gré de mes rencontres. Quand je suis en face d’un dessinateur qui me montre ses œuvres et que je constate qu’il y a une connexion entre son univers et mes ambitions artistiques, et bien la machine se met en marche. C’est cela qui m’enrichit car j’explore des univers que je n’ai pas encore traité en BD.

Avant que Guy Delcourt me propose de faire Zodiaque, je n’avais jamais ouvert de ma vie une page d’horoscope parce que c’est quelque chose qui ne m’avait jamais vraiment passionné. Mais le simple fait qu’il me communique cette envie de gamin qu’il avait pour l’horoscope m’a encouragé à ouvrir des bouquins et j’y ai découvert une matière incroyable pour la narration !

Je suis spécialiste de rien, je suis juste un technicien dont la sensibilité permet de traiter pleins de sujets en bande dessinée.

Il y a un truc que j’ai refusé l’année dernière, c’est un sujet sur la torture, parce que cela dépassait mes compétences. De la même manière que l’on m’avait proposé des projets tels que Paroles de Taule, on m’a proposé la torture comme thème. J’avais commencé à écrire mais finalement, je n’ai pas pu continuer.

 

 


 

Vous êtes l’un des scénaristes les plus prolifiques de la BD franco-belge et j’aimerais connaitre votre avis sur l’évolution du marché du 9ème art.

 J’ai démarré ma carrière de scénariste au début des années quatre-vingt-dix, à un moment ou la BD était en crise. C’était un moment de grande récession pour le secteur. Des éditeurs comme Soleil, Delcourt, Vent d’Ouest ou encore Zenda sont nés sur ce marché un petit peu difficile. Je ne sais pas s’il y a un lien de cause à effet mais je suis né aussi avec ça. Je veux dire par là que ce ne sont pas les grands éditeurs qui m’ont donné ma chance, ce sont ces petits là que je viens de citer. Plus tard, j’ai travaillé chez des grands éditeurs mais seulement, une fois que j’avais fait mes armes chez les petits du marché !

Je suis né avec la surproduction, puisque c’est de cela dont on parle. A une époque, il y avait des gens qui réclamaient des sorties BD, des nouveautés et c’est ce besoin qui a incité des jeunes éditeurs à publier des bouquins afin de satisfaire la demande du moment. Effectivement, nous avons vu une croissance exponentielle pendant environ 10 ou 15 ans. Puis d’autres éditeurs se sont engouffrés dans ce créneau tel que Gallimard ou Seuil car il y avait de la place à prendre. Tout le monde voulait sa part du gâteau. En plus, je ne peux pas jeter la pierre à la surproduction parce qu’elle m’a permit d’exprimer un certains nombres d’envies que j’avais. Je suis venu avec cette ambition de produire beaucoup et celui qui m’y a encouragé, c’est Guy Delcourt ! Du coup, je suis très mal placé pour dire qu’il y a trop de BD sur le marché. Je me dis que quand il y a 4500 productions par an, c’est que le marché continu de bien se porter même si il est un peu en baisse mais je n’ai pas l’impression que les éditeurs sont en recul par rapport à cela.

Avant, c’est vrai que l’on vendait plus facilement des BD. Aujourd’hui, il faut un peu plus réfléchir avant de lancer un projet mais je trouve que c’est bien ainsi.

Ce qui me plait c’est que la créativité est toujours bien présente dans notre secteur. Aujourd’hui, nous avons un panel de choix énorme en BD qui permet de satisfaire les goûts de tout le monde ! Il y a autant de BD différentes qu’il y a de films différents. Par exemple, vous êtes plutôt intello et vous êtes branché sur ARTE ? Et bien il y a ce type de bande dessinée là qui pourrait vous plaire.

En résumé, tant qu’il y en aura pour tout le monde, nous demeurerons dans un système qui permettra à plein de sensibilités différentes de s’exprimer et n’en déplaise à ceux qui se considèrent comme des gardiens du temple et qui fustigent une certaine BD qui serait selon eux « caca ». Moi je dis que tant que tout cela coexiste, cela veut dire qu’il y en a pour tous les goûts et je trouve cela plutôt sain !

Si je vous ai bien suivi et compris ce que vous disiez entre les lignes, vous considérez les contraintes commerciales plutôt comme un stimulant qu’un frein ?

Complètement ! Je n’ai jamais considéré une contrainte commerciale comme un frein ! D’ailleurs si on faisait la liste des contraintes de la série Zodiaque, on se rendrait compte qu’il y en a énormément mais c’est hyper stimulant car plus le terrain est balisé, plus on pourra exprimer des choses intensément !

Il faut aussi dire que la bande dessinée est un média dans lequel il y a plein de contraintes. Il y a la pagination à respecter. Ensuite, il y a les contraintes que vous impose le dessinateur avec lequel vous collaborez. Il y a les exigences de l’éditeur, etc. Vous voyez qu’il y a énormément de contraintes mais c’est comme ça. C’est notre boulot. Nous ne faisons pas le même métier qu’un écrivain car nous travaillons dans une discipline spécifique qui a ses codes et sa propre économie. Je considère le travail de scénariste de BD comme étant plus proche du travail de scénariste de série télé que de celui d’écrivain.

D’un autre côté, vous avez maintenant chez tous les éditeurs, des collections permettant un format de BD ou les règles sont beaucoup plus libre, ce sont les fameuses « collections d’auteurs ». Ce qui montre encore une fois la grande diversité de la bande dessinée !

Avez-vous déjà eu des propositions pour travailler sur des séries télés ?

 Non, ce n’est pas mon registre et puis, je suis déjà très occupé sur mes bandes dessinées. Mais, je pense que j’ai plus de liberté en tant que scénariste de BD qu’en tant que scénariste de série télé. Je le sais car j’ai déjà eu l’occasion d’en parler avec des collègues qui bossent pour le petit écran. Artistiquement parlant, c’est assez contraignant et je ne sais pas si je pourrais m’y retrouver.

 

 

 


(Attention : spoiler !) Avant de conclure cette interview, je souhaiterais que nous parlions de votre série phare, le Chant des Stryges. Vous avez entamé la troisième et dernière saison de cette série et dans celle-ci, Kevin Nivek a quasiment 50 ans. Il est loin de son passé de bodyguard du président des USA, etc. Bref, Nivek est devenu un vrai looser !

Je ne sais pas quoi répondre parce que là, tu touches à des choses qui sont de l’ordre de la psychologie des personnages. Et puis, j’aime bien « tordre » la carrière d’un personnage qui pouvait a priori paraitre charismatique. Effectivement, Kevin était parti pour être le héros. Au début, il était bien rasé. Il avait une coupe de cheveux nickelle, il avait un super job car il était « l’épaule » du président. Mais, je me permets aussi de te rappeler qu’il s’est fait virer ! Je voulais montrer par là la dégringolade d’un homme car quand on perd son job, on perd aussi sa confiance, etc. C’est un côté très humain. Parallèlement à cela, les filles de la série ont un côté moins humain. Par exemple l’Ombre, Debra, on découvre qu’elle n’est pas tout à fait humaine… Pendant que Debra assure grave dans son job, Kevin est en chute libre. Il est malheureux comme une pierre. Il passe par un hôpital psychiatrique. Il est malmené dans tous les coins. Il trahit ses amis. A chaque fois qu’il a une gonzesse, il la perd… C’est une tragédie ce mec là (rires) mais je le trouve très humain ! D’ailleurs, c’est le seul personnage humain de la série !

Quelles sont vos prochaines sorties ?

 Pour les prochains mois, cela va beaucoup tourner autour de Zodiaque mais en septembre, je lancerai avec Jilali Defali une nouvelle série intitulée le Septième Sens. Une série qui aura aussi pour cadre les USA et aura pour héros des saints.

 

Interview © Graphivore-Christian Missia 2012

Images © Delcourt 2012

Photo © Christian Missia 2012

 

 



Publié le 27/03/2012.


Source : Graphivore

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